
Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, décrypte les raisons de la quasi-absence de la politique étrangère dans la campagne.
La politique étrangère a été peu abordée dans la campagne, tout comme la place de la France dans le monde. Etes-vous étonné ?
Oui. Evidemment, on comprend que les questions sociales ou de société prennent une place importante. Mais, cette année, je trouve que les questions internationales brillent par leur absence, notamment par rapport aux scrutins précédents. Or il faut rappeler que l'on élit le président de la République qui détermine la politique étrangère de la France et qui la représente dans le monde. En outre, la globalisation implique que les événements étrangers ont des impacts sur la vie quotidienne en France. Enfin, la France n'est pas un pays comme les autres. Sa tradition est d'avoir une politique étrangère active. Avec son Histoire, elle ne peut pas s'en passer.
Comment expliquez-vous ce faible intérêt ?
Tout d'abord, un calcul simple, fait à la fois par les candidats et les médias : celui que la politique étrangère n'intéresse pas les gens. Ensuite, les visites de Sarkozy aux Etats-Unis et de Royal au Proche-Orient ayant déclenché des polémiques, ils ont préféré mettre un frein sur le sujet. Enfin, les principaux candidats sont tout simplement moins intéressés par le sujet que Mitterrand ou Chirac. On a vraiment l'impression que la politique étrangère est pour eux une figure imposée, plus qu'une conviction. Espérons que le vainqueur se transforme quand il entrera à l'Elysée.
"personne n'ose aborder le dossier du proche-orient"
La droite reproche à Ségolène Royal de ne pas avoir d'envergure internationale. Estimez-vous cette attaque justifiée ?
Ce reproche n'est pas très différent du procès en incompétence qui lui a été fait dans l'ensemble. Il a tout simplement été élargi à la politique étrangère. Mais si Ségolène Royal a trébuché par exemple sur le nombre de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins possédée par la France (4), Nicolas Sarkozy a quant à lui été incapable de préciser qu'Al-Qaïda était d'obédience sunnite et non chiite.
La gauche reproche à Nicolas Sarkozy d'être trop "atlantiste". Estimez-vous cette attaque justifiée ?
Elle était justifiée jusqu'au congrès d'investiture de l'UMP en janvier. Sa visite aux Etats-Unis en septembre et sa volonté de se faire photographier avec Bush ne laissaient planer aucun doute. Mais à la vue des critiques, il a mis un bémol en prenant ses distances avec Bush et en adoptant une posture plus gaulliste. L'image de "Sarko-l'Américain" était en effet plus négative que positive.
Lundi, sur TF1, Sarkozy a parlé politique étrangère en affirmant qu'il réserverait son premier grand voyage à l'étranger à l'Afrique. Pourquoi ?
Il s'agissait pour lui de combler son déficit d'image dans la population d'origine africaine et noire en général. Mais je note que le conflit au Proche-Orient, même si tout le monde s'accorde pour le qualifier de crucial, n'est guère abordé, comme si les candidats n'osaient l'aborder.
"le 'domaine réservé' n'existe pas"
Plus globalement, comment jugez les différents programmes de politique étrangère des principaux candidats ?
Comme ils abordent le sujet de manière vague, il est très difficile de comparer leur programme, sauf à quelques nuances près. La seule différence clairement revendiquée concerne la relation entre la France et les Etats-Unis. Royal attaque beaucoup plus la politique de Bush que Sarkozy. Bizarrement, je constate également que Bayrou se démarque beaucoup plus que Sarkozy sur ce thème alors que l'UDF a longtemps été "atlantiste".
Sur le Proche-Orient, Sarkozy apparaît plus favorable à Israël. Sa politique serait sur le dossier sûrement moins active si elle devait le mettre en contradiction avec l'Etat hébreu. De son côté, Royal veut faire respecter le droit international mais sa position est mise en balance car son entourage est divisé. Elle a choisi de ne pas attaquer Sarkozy sur le Proche-Orient alors qu'elle avait de la marge pour le faire.
Doit-on limiter le "domaine réservé" du président ?
Le président gardera sa capacité d'impulsion et sa proéminence sur les questions internationales. Mais son "domaine réservé" n'existe pas. Les citoyens peuvent donner leurs avis de nombreuses manières (débat dans la presse, internet...). Or l'avis de l'opinion publique est forcément pris en compte.
Pascal Boniface est notamment l'auteur de Lettre ouverte à notre futur(e) président(e) de la République sur le rôle de la France dans le monde (Editions Armand Colin)
Pascal Boniface par Fabrice Aubert / LCI.fr / 18 avril 2007
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
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