
Spécialiste de géopolitique et des relations internationales, Pascal Boniface est aussi un amateur éclairé du ballon rond. La Fédération française de football vient d'ailleurs de le placer à la tête d'un comité chargé de dessiner le visage du football d'ici 10 ans. Tour du monde en ballon.
Le football est-t-il toujours la continuation de la guerre par d'autres moyens ? Disons plutôt que le football permet de limiter l'opposition entre deux pays au niveau sportif au lieu qu'elle ne dégénère sur le terrain politique. Le football reste ainsi l'un des rares secteurs où l'Argentine peut encore se comparer au Brésil. Partout ailleurs, le Brésil est largement devant. Cette rivalité sportive traditionnelle sauvegarde jusqu'à maintenant l'équilibre régional.
Les évolutions géopolitiques sont-t-elles annonciatrices d'une évolution de la hiérarchie mondiale du football ? La Chine, par exemple, a-t-elle vocation à devenir une grande nation de football ? Une tradition footballistique ne se décrète pas et il est très improbable de voir la Chine accéder aux quarts de finale d'un Mondial avant 2018. Mais tout indique qu'elle va structurer ses méthodes de détection et de formation sur le long terme. C'est trop important pour le régime chinois. Le football représente un enjeu stratégique en termes de domination régionale. En 2002, par exemple, il eut été humiliant que sa sélection ne participe pas à la Coupe du monde organisée en Corée du Sud et au Japon.
Comment analysez-vous l'évolution de la carte du monde du football ? Ce sport a la particularité de s'appuyer sur une base multipolaire de pratiquants : Europe, Afrique, Asie, Amérique du sud. En terme de résultats sportifs, par contre, le football est bipolaire puisque la domination mondiale est exercée alternativement par l'Europe occidentale et l'Amérique du sud. Enfin sur un plan économique, l'Asie est amené à devenir le nouveau marché leader.
Comment s'exprimera cette influence ? L'organisation de tournées d'été en Chine, Corée du sud ou Japon, est déjà entrée dans les habitudes des grands clubs européens. Mais à l'avenir, il y aura de plus en plus de joueurs chinois et japonais dans les clubs français et européens, essentiellement pour vendre en Chine leurs droits télé et leurs produits dérivés. Les joueurs chinois deviendront des produits d'appel. La semaine dernière, un évènement a d'ailleurs eu lieu lors du match Eindhoven - Arsenal : la première entrée en jeu d'un joueur chinois sur un terrain de Ligue des champions.
Le football est-t-il encore mis au service de projets politiques ? Bien sûr. C'est le cas notamment au Qatar. Ce petit pays de 600 000 habitants, très riche en pétrole et en gaz, veut maintenant exister sur la carte du monde. Pour cela, il mise énormément sur le football en recrutant dans ses clubs de vieillissantes vedettes internationales et en constituant une sélection performante qui vient de remporter les Jeux d'Asie, organisés chez lui.
Que peut représenter l'organisation en 2010 de la première Coupe du monde sur le sol africain ? A l'époque de la guerre froide, tout le monde courtisait la cinquantaine de pays africains. Depuis la fin de ce conflit est-ouest, l'Afrique est le continent oublié de la mondialisation. La prochaine Coupe du monde organisée en Afrique du sud est le premier évènement de nature à replacer l'Afrique au centre du monde.
Un pays africain sera-t-il enfin en mesure de remporter une Coupe du monde d'ici 2020 ? Le jour où les fédérations nationales africaines seront aussi bien organisées que leurs joueurs sont talentueux, c'est certain...
C'est le discours entendu depuis toujours... Oui, mais on peut penser que l'Afrique est en train de changer. Certains pays se modernisent, des transitions démocratiques s'opèrent au Mali, au Sénégal, au Kenya. Une certaine rationalisation se met en place, qui pourrait profiter aussi au football.
Quelle place occupera la France dans les prochaines années ? Depuis les victoires de l'OM et du PSG dans les années 90, les clubs français connaissent un gros passage à vide. Pour que la France redevienne concurrentielle en Ligue des champions, il faut que les règles de gestion rigoureuses qui s'appliquent aux clubs de l'hexagone s'étendent au niveau européen. Actuellement, il y a clairement une distorsion de concurrence.
Le sport ne devrait-il pas être dissocié de la politique ? C'est impossible. La législation est nécessaire, au niveau national comme au niveau de la commission européenne. Jusqu'à maintenant, la commission européenne s'est contentée de libéraliser l'économie du football sans la réguler. Il serait temps qu'elle prenne en compte l'exception sportive comme elle a su mettre en valeur l'exception culturelle. C'est le grand défi des années à venir et c'est apparemment le credo de Michel Platini, le nouveau président de l'UEFA.
Les clubs ne sont-ils pas déjà des entreprises de spectacle comme les autres ? Il existe bien une exception culturelle. Ce serait une erreur de nier l'exception sportive et de faire comme si les clubs étaient des entreprises comme les autres. Le football doit préserver l'incertitude des résultats sportifs puisque c'est la recette de son succès populaire et donc le fondement même de son succès financier. Le jour où le classement sportif sera calqué sur le bilan comptable des clubs, il n'y aura plus de spectateurs dans les stades, ni de téléspectateurs devant les écrans... Et l'empire du football s'écroulera.
Si un championnat basé sur le modèle d'une ligue fermée à l'américaine devait voir le jour en Europe, à quoi pourrait-il ressembler ? Ce genre de compétitions qui élimine le risque des relégations en division inférieure est évidemment le rêve des investisseurs. Mais ce n'est ni dans la culture européenne, ni dans la culture du football. Cela dit, on peut remarquer que le G14, le groupement d'intérêt économique qui réunit les plus grands clubs européens (dont Lyon, Marseille et Paris), compte aujourd'hui dix-huit membres. C'est tout sauf un hasard. Dix huit, c'est justement le nombre rêvé pour créer une ligue fermée.
Comment peut évoluer le rapport de force entre les clubs et les équipes nationales ? Pour que le football reste un sport, la préservation des équipes nationales est essentielle. Mais si les fédérations nationales se transforment en clubs et organisent des matches uniquement pour des motifs commerciaux, elles perdront du même coup leur légitimité. A titre d'exemple, le rachat des droits télé de la sélection argentine par une société russe est très inquiétant. Les Argentins jouent ainsi tous leurs matches amicaux à l'extérieur pour des raisons commerciales. Dans ce cas précis, le pouvoir n'appartient déjà plus au monde du sport.
Pourtant, c'est aussi en générant des ressources que les fédérations pourront lutter à armes égales avec les clubs... Cette logique peut conduire à des dérives dangereuses. La ligne jaune sera franchie le jour où un joueur ne sera pas sélectionné en équipe nationale parce qu'il ne sera pas sous contrat avec le sponsor de sa fédération. Nous n'en sommes pas encore tout à fait là mais le risque est réel.
Les sélections nationales peuvent-t-elles perdre de leur prestige ? Je ne le pense pas, pour deux raisons. D'abord, le succès populaire et les scores d'audience des grandes compétitions comme le championnat d'Europe des nations ou la Coupe du monde sont sans équivalent. Ensuite, demandez aux joueurs ce qu'ils en pensent...A de rares exceptions, les grandes joueurs sont tous animées par l'ambition d'une sélection. Il n'y a qu'à regarder le désespoir de Ludovic Giuly ou de Robert Pirès, écartés par Raymond Domenech...
Pascal Boniface par Ronan Folgoas / Sport / 2 mars 2007
 Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS
|