
Depuis l'automne dernier, la Hongrie est secouée par des manifestations à l'encontre du gouvernement au pouvoir, ravivées en ce début de mois de février, induisant notamment la mise en place de barrières et de policiers sur la place Kossuth où se trouve le Parlement. Il y a quelques jours des parlementaires du Fidesz (parti de la droite hongroise, " l'Union civique hongroise ") ont dégagé ces barrières, déclenchant une vive polémique.
En Hongrie, tout le monde considère l'action du Fidesz comme un problème juridique. On peut trouver un grand nombre d'arguments juridiques pour expliquer pourquoi le démontage de la clôture était légal. Néanmoins, vous avez dit hier, sur la chaîne de télévision ATV, que cette action avait un message politique. Pourquoi s'agit-il d'après vous d'une tentative de putsch et non pas d'un problème juridique ?
Je n'ai pas dit qu'il s'agissait d'une tentative de putsch, mais que cette action, comme toutes celles qui visent à faire pression sur le gouvernement pour qu'il démissionne, participait à une stratégie de coup d'Etat légal. La différence est grande : un putsch est une action violente qui vise à faire tomber le gouvernement légal par la force, souvent avec l'appui de l'armée. Ce n'est évidemment pas l'intention du Fidesz. Un coup d'Etat légal, c'est une stratégie qui consiste à faire monter la pression de la rue, en utilisant la désobéissance civile, pour acculer un gouvernement légitime à la démission.
Quel était le message de l'action et à qui était-il adressé ?
Le message était adressé au gouvernement Gyurcsany. Il consistait à dire : vous avez été élu en 2006 sur des promesses tronquées, dont vous avez admis vous-même qu'elles étaient fausses, donc la légitimité que vous avez acquise au Parlement lors de ces élections est usurpée et vous devez quitter le pouvoir. En fait nous sommes dans une situation assez inédite : personne ne doute que la crédibilité du gouvernement Gyurcsany soit sévèrement entamée, et les élections municipales de l'automne dernier l'ont prouvé, mais en droit, ce gouvernement possède une majorité parlementaire issue des urnes, donc il est légitime. Il sera très difficile de rester dans une telle situation jusqu'en 2010.
Quel peut être l'impact à long terme de cette action sur la démocratie si les députés - comme vous l'avez dit - violent la loi et agissent dans la rue contre un gouvernement élu par le parlement ?
Je n'ai pas dit qu'ils violaient la loi : la légalité de leur action doit être appréciée par les juristes, et je ne me prononce pas sur cette question qui d'ailleurs est secondaire. J'ai dit, et je maintiens, que ce qui est très inhabituel en démocratie, c'est de voir des députés prendre part à un mouvement de contestation du gouvernement dans la rue, par des moyens qui s'apparentent à la désobéissance civile. En principe, les députés contestent le gouvernement à l'Assemblée, par les débats, et éventuellement par une motion de défiance. Et dans la rue, c'est la société civile qui manifeste. Là, il y a un mélange des deux et c'est ce qui pose problème. Dans la situation actuelle, la gauche comme la droite sont perdantes à terme, et la démocratie aussi. Le gouvernement de gauche, parce qu'il n'a pas compris que dans une démocratie libérale, on ne trompe pas l'opinion (tout finit par se savoir, car les médias ont un rôle de vigilance) et qu'il n'a pas montré une grande éthique du pouvoir. Et l'opposition de droite parce qu'elle recourt à la rue, en laissant les groupes d'extrême-droite en première ligne des manifestations. Résultat : beaucoup de monde en Europe de l'Ouest a pensé que les manifestations de l'automne 2006 n'étaient qu'une agitation de groupuscules fascistes. Cela brouille l'image de Fidesz.
Une fraction parlementaire d'extrême-droite vient d'être créée au Parlement européen. Ce groupe n'a pas de membre hongrois car les radicaux hongrois n'ont pu obtenir de siège au PE. Les députés européens de Fidesz ont participé à cette action. D'après certaines sources, ce serait M Jozsef Szajer, Vice-président du groupe du Parti populaire européen au PE qui a eu l'idée de cette action et il en était le Porte-parole. Peut-on parler d'une ouverture vers la fraction d'extrême-droite ?
On peut parler de l'existence d'une tendance populiste et nationaliste à l'intérieur du Fidesz, mais ce parti reste démocratique et je ne le vois pas se rapprocher du nouveau groupe d'extrême-droite au Parlement européen, qui considère le MIEP comme son allié hongrois naturel. Ceci étant, par le passé, Fidesz s'est ouvert à des éléments considérés, de notre point de vue ouest-européen du moins, comme très très à droite, notamment lors de la coalition avec FKGP.
D'après la Fidesz, le droit à manifester est un droit absolu, même si - comme c'était le cas l'automne dernier - les participants scandent des slogans antisémites, portent des symboles ou des drapeaux utilisés par les nazis hongrois ou incitent contre les minorités lors de ces manifestations. Personne ne fut interpelé. En France, sur la terre natale de la liberté moderne, pourrait-on envisager cela ?
Il n' y a pas qu'en France que cela est impossible : presque tous les pays d'Europe occidentale ont fait de l'antisémitisme et des symboles nazis des délits punis par la loi. Le droit à manifester, en démocratie telle que nous l'entendons, est certes un droit humain fondamental, mais il est toujours encadré. Notamment lorsqu'il menace l'ordre public, auquel cas le gouvernement peut interdire une manifestation, même si cela peut ensuite être contesté devant un juge. Donc, manifester n'est jamais un droit absolu et chaque année en France, des manifestations sont interdites. En outre, les slogans antisémites et les symboles nazis posent à la Hongrie bien autre chose qu'un problème juridique : un problème d'image en Europe et dans le monde. Il ne faudrait pas qu'un des rares pays d'Europe centrale où l'extrême-droite a été éliminée du Parlement soit vu à l'étranger comme un pays extrémiste.
Jean-Yves Camus par Noémi Széchey / Hetek - Hongrie / 2 février 2007
 Jean-Yves Camus
Chercheur associé
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