Pas d’issue sans dialogue des Etats-unis avec la Corée du nord ou l’Iran

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La Corée du Nord vient d'affirmer à la Chine qu'elle ne procéderait pas à d'autres essais nucléaires. Pyongyang propose de reprendre des négociations à six, avec la Corée su Sud, la Chine, le Japon, les Etats-Unis et la Russie. La balle est donc dans le camp américain.

La Corée du Nord a procédé à un essai nucléaire. N'est-ce pas l'aboutissement d'un scénario annoncé ?

L'essai nucléaire du 9 octobre confirme le statut de puissance que la Corée du Nord revendique depuis quelques temps. Il faut rappeler qu'en 2000 ce pays a tenté de renoncer à son programme nucléaire, après la visite à Pyongyang de la secrétaire d'Etat américaine du gouvernement de Bill Clinton, en échange de négociations directes avec les Etats-Unis et des garanties à la fois économiques et politiques. Mais les menaces de George W. Bush, qui a accédé entre-temps à la Maison-Blanche, ont stoppé les pourparlers. Il a placé la Corée du Nord dans " l'axe du mal " en janvier 2002 (pour qu'il n'y ait pas juste l'Irak et l'Iran, pays musulmans). La guerre en Irak et la politique de Bush ont favorisé la prolifération nucléaire. Les Nord-Coréens ont estimé que la bombe était le seul moyen de se protéger face à la menace d'une guerre préventive américaine. La Corée du Nord est le seul pays à s'être retiré (en 2003) du Traité de non-prolifération nucléaire. Avec l'essai atomique, cela constitue un dangereux précédent qui pourrait inciter d'autres pays à se doter de la bombe. Je pense à l'Iran, ou à des pays qui se sentiraient menacés pas l'arme coréenne, tels la Corée du Sud, le Japon ou Taïwan.

En quoi Washington profite de la fuite en avant nord-coréenne pour avancer ses pions en Asie ?

Les Etats-Unis peuvent profiter indirectement de la situation pour développer des accords de sécurité et de coopération militaire avec le Japon. Ce pays placé sous protection américaine en 1975, se sent toujours menacé par la Russie, la Chine, et maintenant la Corée du Nord. Il éprouve par conséquent le besoin d'une protection renforcée qui ne peut être qu'américaine à ses yeux. La Corée du Sud, elle, est beaucoup plus autonome. Elle estime que les Etats-Unis ont contribué à aggraver l'insécurité dans la région et à durcir le régime nord-coréen. Elle prend donc ses distances depuis quelques années avec Washington. Quant à la Chine, qui est censée influer sur la Corée su Nord, elle vient de subir un camouflet. Pièce maîtresse des négociations avec Pyongyang, elle se portait garante d'une modération nord-coréenne en échange d'un pilotage du dossier. Elle peut s'estimer trahie, voire humiliée, parce qu'elle apparaît comme impuissante sur ce dossier diplomatique.

Le président Bush ne va-t-il pas se servir de cette crise pour avancer sur le dossier nucléaire iranien et tromper son opinion publique ?

Oui. Mais l'essai nord-coréen peut se retourner contre Bush. Le président américain montre en fait qu'il ne contrôle rien, et surtout pas les trois pays qu'il avait mis dans " l'axe du mal " en 2002. Sa politique est une faillite absolue en Irak. L'Iran et la Corée du Nord, loin d'être affolés face à la première puissance mondiale, mènent une politique d'opposition frontale à son égard. L'échec est total. Mais, effectivement, W. Bush va se servir de la crise coréenne en disant. " Attention, ça craque de partout, les problèmes de prolifération sont graves, donc il faut être extrêmement sévère. " C'est un peu comme sa " guerre contre le terrorisme ", il a créé une situation d'instabilité pour se prévaloir de la stabilité et demander ensuite qu'on le suive. L'opinion publique américaine pourrait encore une fois se laisser tromper, mais cela se reproduira de moins en moins. Le réflexe patriotique après le 11 septembre 2001, qui interdisait tout critique de la politique extérieure américaine, s'estompe. On peut utiliser l'image suivante : Bush est en train de marcher sur la couche de glace du patriotisme américain. Est-ce que cette glace est devenue si fine que Bush va s'effondrer, ou est-ce qu'il peut faire encore quelques pas ? Les élections législatives américaines du 7 novembre vont apporter des éléments de réponse.

Les sanctions sont inefficaces. Elles servent une logique de surenchère ? Que faudrait-il pour désamorcer la crise ?

Il faut partir des causes et non des effets. L'essai nucléaire est une conséquence. La cause du problème est connue : le régime nord-coréen veut garantir son avenir. La Corée du Nord ne fait pas cet essai pour bombarder le Japon ou la Corée du Sud. Elle le fait pour ne pas subir le même sort que l'Irak. Même si on a les plus grandes réserves à l'égard du régime de Kim Jong-il, la solution passe par des garanties de sécurité à apporter à Pyongyang. Si les Etats-Unis se s'engagent pas directement dans un dialogue avec la Corée du Nord ou avec l'Iran, alors il n'y aura pas d'issue. Aucun pays ne peut accepter de négocier avec une puissance qui a pour objectif de le renverser.

Pascal Boniface par Dominique Josse / L’Humanité dimanche / 26 octobre 2006



Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS