Economie : la tentation patriotique ?

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L’Europe vieillissante semble peiner face aux jeunes pays émergents du Sud et les nations qui la constituent s’inquiètent. Comment faire face à cette nouvelle concurrence ? L’une des solutions souvent évoquées est de se protéger à tout prix. Pourtant comme l’explique Sylvie Matelly, chercheur à l'IRIS, co-auteur avec Susanne Nies d’une étude sur le patriotisme économique, des nuances s’imposent.

Est-ce qu’à l’heure de la mondialisation, la notion de patriotisme économique a encore une place ?

Le terme de patriotisme est actuellement très démodé et personne ne s’en plaindra. À l’heure de la mondialisation, il implique une forte mainmise de l’État sur les affaires économiques, instaurant donc une parfaite contradiction avec cette libéralisation débridée qu’on connaît depuis 20 ans. Cette revendication est le fait de l’opinion publique et de certaines industries qui souhaiteraient une ingérence plus accentuée de l’État dans les affaires économiques. Or on ne peut que constater que la mondialisation a de multiples effets positifs – comme la croissance économique qui est restée solide ces dernières années – pour de nombreux pays, y compris africains. Néanmoins, elle a aussi des effets pervers en accentuant les inégalités entre les pays ainsi qu’au sein d’un même pays. Il subsiste un certain nombre de personnes qui ne sont pas prêtes à prendre le train de la mondialisation. Elles se retrouvent donc dans une situation difficile. Même si cette question du patriotisme économique paraît à première vue démodée, on se rend compte qu’elle ne l’est pas tant que cela. Le patriotisme économique pose la question de la régulation. On sait très bien que le libéralisme impose un contrôle car l’être humain est cupide. Il poursuit son intérêt personnel, contrairement à ce que l’on prétend, à savoir que la somme des intérêts particuliers conduirait à l’intérêt général. On sait qu’il est nécessaire d’appliquer de l’huile sur les rouages, or cette huile ne peut venir que de l’État par l’intermédiaire d’une politique économique adaptée.

Peut-on parler de patriotisme économique pour autant ?

Rien n’est moins certain. On sait juste que les politiques économiques que les États ont adoptées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ne sont plus adaptées au contexte actuel. Il est donc nécessaire de trouver une nouvelle voie, comme la troisième voie de Tony Blair ou le modèle suédois. Il y a de la place pour une politique économique forte mais qui respecte les principes du libéralisme. Ceci pourrait permettre à davantage de personnes de bénéficier des effets positifs de la mondialisation.

L’Europe revendique-t-elle davantage ce principe ?

On voit aujourd’hui un certain nombre de pays, les vieux pays industrialisés, qui étaient dans une situation très favorable, assister à l’émergence de nouveaux concurrents menaçant le niveau de vie et le pouvoir d’achat de leurs populations. Il est vrai que, quand la croissance n’est pas suffisante pour maintenir le niveau de vie de la population, celle-ci s’affole. Il ne faut pas oublier non plus que le développement du Sud peut aussi générer une demande économique vis-à-vis du Nord. La montée en puissance des pays du Sud n’est donc absolument pas une mauvaise nouvelle Quand des régions du monde, ce qui est le cas de l’Europe aujourd’hui, ont un taux de croissance inférieur au taux de croissance mondial, on peut considérer que ces régions s’appauvrissent. Le danger est l’exploitation politique du phénomène, attisant les nationalismes par exemple et faisant rejeter la faute sur les autres, les Chinois ou les Indiens. S’il est incontestable qu’il y a une montée de la concurrence, il y a aussi une forte augmentation de la demande, liée à l’augmentation du niveau de vie dans ces pays émergents. Par ailleurs, il existe aussi des facteurs économiques internes pouvant expliquer cet appauvrissement, cette croissance ralentie… comme le manque de politique économique, de régulation adaptée. Pour preuve, les pays qui acceptent les règles de la mondialisation, qui disent qu’elle bénéficie aussi aux pays les plus pauvres et qui en admettent aussi les effets pervers en menant une politique économique adéquate, ont des taux de croissance dynamiques. C’est le cas de l’Espagne et de la Grande-Bretagne. L’intégration de nouveaux pays à l’Union européenne est aussi un facteur de dynamisme à condition de ne pas tomber dans le piège du nationalisme. L’Union européenne a toutes les cartes en main pour vivre pleinement la mondialisation.

Comment expliquer que collectivement l’UE parvienne au succès alors qu’en son sein des membres sont en crise ?

Ce n’est pas qu’une question économique. C’est aussi une question de culture du libre-échange. Les Européens se sous-estiment souvent en ayant tendance à ne voir que leurs défauts alors que l’Europe reste une des régions les plus riches du monde. Il lui est juste nécessaire d’adapter ses politiques économiques à la mondialisation.

Comment l’Europe peut-elle se sortir de cette situation ?

Les moyens dont elle dispose sont réduits. Néanmoins, elle fait preuve d’initiative comme la stratégie de Lisbonne qui prévoit d’augmenter les dépenses en recherche et développement pour faire de l’économie européenne la plus dynamique à l’horizon 2010. Pour le moment, les résultats sont mitigés. Une deuxième solution serait de revoir le pacte de stabilité pour le rendre plus flexible. Mais, pour le moment, les membres n’arrivent pas à se mettre d’accord.

L’adoption d’une constitution européenne aurait-elle pu aider à améliorer la situation ?

Je n’en suis pas sûre. Tant que les États jouent selon leurs propres règles, avec ou sans constitution commune, il n’y a pas de différence. Aujourd’hui, face à ses pertes de parts de marché, l’Europe peut adopter deux attitudes : la première – constructive – qui consisterait à s’adapter comme les États-Unis et une autre – plus défensive – consistant à se protéger face aux pays émergents considérés comme un danger. C’est là qu’interviennent les idées de patriotisme économique et aussi de politique économique défensive.

L’Europe va-t-elle pouvoir évoluer dans son attitude ?

La seule solution pour évoluer passe par l’information, apprendre à la population ce qu’est la mondialisation, essayer de rapprocher les cultures. La délocalisation peut aussi permettre de créer de la richesse sur notre territoire en favorisant la survie d’entreprises menacées de disparition. Délocaliser permet aussi de s’ouvrir de nouveaux marchés et génère ainsi du profit. Rien n’est tout blanc ou tout noir. Il est important d’expliquer que ce processus est incontournable et, qu’avec des actions bien menées, on peut obtenir de la croissance.

On parle beaucoup du modèle britannique. Peut-on le transposer en France ? Est-ce que c’est souhaitable ?

Quand un système marche, on a souvent tendance à le qualifier de remède-miracle. Pourtant quand on met en place une politique, on ne peut pas toujours en prévoir tous les résultats. Je suis persuadée que le plus important reste la pédagogie.

Sylvie Matelly par Mireille Sadège / Aujourd’hui la Turquie / octobre 2006



Sylvie Matelly
Directrice de recherche à l'IRIS