Yemen : La libération des otages est plus politique qu'il n'y paraît

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Que peut-on dire de cette tribu Al-Abdallah ben Dahham qui détenait les quatre otages français libérés aujourd'hui ?

La tribu d'Abdallah ben Dahham est l’une de ces quelques centaines de tribus existant au Yémen. Elle a pour particularité de se trouver dans une région –le sud-est- où la structuration tribale est bien moins organisée et cohérente qu’au nord du pays. Elle n’en est pas à son coup d’essai, puisque l’on se souvient qu’à la fin 2005 déjà, avait eu lieu la libération de cinq otages allemands qu’elle détenait. Mais dans les faits, on ne peut pas vraiment résumer les méthodes de cette tribu ou d’autres à une seule étiquette "terroriste" ou "anti-gouvernementale". Certes, les tribus cherchent, à travers les prises d’otages, à engager un bras de fer avec le gouvernement yéménite, mais en parallèle, n’oublions pas que la tribu Abdallah ben Dahham a aussi une revendication précise, voire légitime, à savoir sa demande de la libération par les autorités yéménites de cinq de ses membres détenus. Quant à la libération des otages français, il faut s’en réjouir, bien entendu. Mais d’un point de vue politique, je crois que l’on peut se demander pourquoi c’est précisément le jour de l’officialisation de la victoire du président sortant Ali Abdallah Saleh qu’a eu lieu cet heureux dénouement. Et on peut en déduire, en tous cas, que les tribus yéménites sont, à quelques exceptions près, bien moins rebelles qu’il n’y paraît de prime abord.

Où en est le Yémen au niveau de sa politique intérieure et de sa place sur l'échiquier international ?

Le Yémen connaît bien entendu un risque terroriste à l’image de l’ensemble des pays de la Péninsule, comme on l’a vu avec les opérations revendiquées par al-Qaïda à l’encontre du navire américain USS Cole en 2000 ou encore du pétrolier français Limburg en 2002. En parallèle, le gouvernement yéménite a été confronté jusqu’à peu à une rébellion armée menée par Hussein al-Houthi, et qui s’était traduite par des affrontements violents assez réguliers. Depuis le meurtre de ce dernier par l’armée yéménite, en septembre 2004, la rébellion semble avoir été déboussolée, d’où une accalmie sur le terrain. Mais rien n’empêche la situation de s’envenimer à nouveau, cela va de soi. On ne peut pas vraiment parler de tensions religieuses ou confessionnelles pour le Yémen, mais plutôt d’une configuration tribale générale qui continue à poser problème au pouvoir central. Celui-ci n’arrive pas en effet à s’imposer pleinement aux tribus et à leurs chefs, d’où son recours à l’action des gouverneurs locaux, qui sont devenus une sorte d’interface nécessaire –quoique pas indispensable– pour l’assise du pouvoir présidentiel. On ne peut en déduire que l’ensemble du Yémen soit soumis à un schéma tribal d’organisation, bien entendu, mais celui-ci est prégnant et a donc son importance.

Sur le plan des relations internationales, il y a deux axes majeurs: celui qui passe par Washington, et qui se porte très bien, le président yéménite Ali Abdallah Saleh récoltant toujours les fruits de la visite qu’il avait faite à Washington, au mois de novembre 2001, pour s’afficher en faveur de la "lutte mondiale contre le terrorisme"; l’autre, qui concerne le reste des pays du Golfe, est plus précisément orienté vers l’Arabie saoudite. Un contentieux frontalier, en cours de règlement perpétuel, continue à poser problème entre les Yéménites et les Saoudiens, ces derniers accusant ainsi leurs voisins de permettre le passage de terroristes vers l’Arabie saoudite. Cependant, l’affaiblissement politique de Riyad sur la scène régionale, combiné à l’ampleur du risque terroriste effectif auquel ce royaume est soumis, l’a poussé à être politiquement bien plus souple ces dernières années vis-à-vis d’un Yémen qui le lui rend bien.

Doit-on continuer à craindre la survenance d'incidents dans le pays ? L'Etat yéménite pourrait-il y faire face efficacement ?

La prise d’otages est l’un des moyens par lesquels les tribus ont l’impression de pouvoir s’affirmer et d’être prises en compte par le gouvernement, et c’est pourquoi il n’y a pas de raison que celles-ci cessent du jour au lendemain. Mais il faut relativiser leur fréquence, qui est loin d’être quotidienne ! Les autres violences intervenues ces derniers temps au Yémen sont apparues durant la campagne pour les élections présidentielles qui viennent de s’achever. Certains affrontements et/ou interventions de la part des forces de l’ordre ont fait des victimes, mais ce n’est pas pour autant que l’on est devant une polarisation politique franche du pays. C’est pourquoi je pense qu’on peut affirmer que le gouvernement central yéménite reste fort et capable de tenir les rênes du pays. Les contestations prennent des formes diverses et variées, et répondent surtout à des logiques diverses, selon qu’elles sont de nature tribale, politique, voire les deux à la fois. Mais le Yémen est plutôt aujourd’hui dans un processus post-réunification qu’il n’a peut-être pas su entamer par le bon sens. C’est pourquoi il devrait continuer à être confronté à des violences et modalités de contestation qui, au final, et cyniquement, font probablement partie des requis pour l’affirmation de son autorité.

Barah Mikaïl par David Caviglioli / Nouvel Obs.com / 25 septembre 2006



Barah Mikaïl
Chercheur à l'IRIS