
Le remplacement de Fidel Castro par son frère Raul va-t-il se traduire par un vent de réformes ou, au contraire, par une nouvelle période de fermeture et de repli ?
L'arrivée au pouvoir de Raul Castro est-elle susceptible de changer la situation cubaine ?
La principale question est de savoir s'il a tout le pouvoir. Raul Castro est numéro un de l'armée, du Parti, du Conseil d'Etat : il tient apparemment toutes les manettes. Pourtant, le communiqué officiel fait état d'une direction collégiale composée de sept autres responsables, dont le ministre des Affaires étrangères et le directeur de la Banque nationale. Cela ressemble à ce qui s'est produit autrefois dans d'autres pays communistes.
Le deuxième élément frappant est que Raul Castro a été désigné mais on ne le voit pas ! Là , il y a deux hypothèses : certains disent que Fidel Castro est en train de se remettre et qu'il n'est pas question de laisser se créer une figure concurrente du Lider Maximo. D'autres, qu'il pourrait y avoir une dissensions à l'intérieur du Parti communiste sur la ligne qu'il faudra suivre après la disparition de Fidel, ce qui est plausible. Il faut se souvenir que Raul Castro a déclaré dans une interview qu'à la mort de son frère le véritable héritier serait le Parti communiste. On est visiblement dans ce cas de figure.
Raul Castro est-il vraiment, comme on l'a souvent décrit, un communiste orthodoxe ?
Oui, mais il n'est pas le seul. Car on retrouve à ses côtés d'autres personnages clés, parmi lesquels les deux responsables des programmes sociaux et aussi les hommes qui furent chargés de mettre en place le programme économique spécial des années 1990. Or tous sont membres de la direction collégiale et peuvent représenter des courants idéologiques différents.
Cette collégialité qu'on découvre existait-elle auparavant, derrière les deux frères Castro ?
Elle existait certainement. Comme dans tous les systèmes clos, on ne sait pas très bien comment sont prises les décisions mais il y a toujours des batailles internes, dissimulées. On s'en aperçoit quand la crise est tellement forte qu'elle produit des dégâts collatéraux. Par exemple, lorsque certains officiers qui avaient fait la guerre en Angola avaient été condamnés et, pour certains, fusillés. Or il s'agissait pour la plupart de communistes orthodoxes qui ont accepté leur condamnation. On a alors vu qu'il y avait de vives tensions au sein de l'appareil.
Pensez-vous que l'éloignement de Fidel Castro offre une opportunité pour le PC cubain de prendre les rênes ?
A mon avis, c'est déjà fait. La véritable question est de savoir dans quelle direction il va se diriger. Le communisme au pouvoir, ça peut ressembler au régime de Kim Il-sung en Corée du Nord, à la Chine, au Vietnam… On ne sait pas quelle voie va être privilégiée par le PC cubain. Tout ce qu'on peut dire, c'est que, dans la situation de difficultés économiques qui prévaut à Cuba depuis la fin du système soviétique les responsables du PC ont choisi une doctrine qui n'est ni celle de la continuité de l'économie étatisée ni la voie chinoise. Ils ont tenté de trouver une voie intermédiaire dans laquelle le secteur de l'économie de marché est limité aux investisseurs étrangers. Et c'est l'armée qui contrôle cette ouverture.
L'armée joue donc un rôle de premier plan dans l'économie cubaine…
Sous l'autorité de Raul Castro, l'armée s'est formée à l'économie de marché. Des cadres militaires ont été envoyés à l'étranger pour suivre des cours, grâce notamment au soutien de plusieurs gouvernements européens, et ces officiers sont aujourd'hui capables de gérer des entreprises. L'armée a aussi créé des sociétés dans lesquelles elle détient la majorité des capitaux et qui sont habilitées à passer des contrats d'associations avec de grands groupes étrangers comme le groupe Accor. L'hôtellerie a d'abord été ciblée comme le secteur susceptible d'apporter le maximum de retombées dans le minimum de temps. Il y a eu également le minerai, le pétrole, les télécoms ou l'immobilier.
Raul Castro va-t-il chercher à normaliser les relations entre Cuba et Washington ?
Pour l'instant, on constate qu'il ne se passe pas grand-chose du côté des Etats-Unis. La Maison-Blanche laisse des sénateurs s'agiter, faire une proposition de loi pour aider la transition démocratique à Cuba, mais elle a d'autres chats à fouetter. Et à la Havane, la priorité des priorités c'est la définition de la nouvelle ligne et le nouvel équilibre du régime, pas les relations extérieures. Donc, d'un côté comme de l'autre, prudence, on ne touche à rien et on attend.
Et à Cuba même, cette prudence ne risque-t-elle pas d'aboutir à une sorte de statu-quo ?
Si Fidel Castro ne meurt pas mais reste dans l'incapacité de gouverner, le PC cubain devra choisir son numéro un, c'est-à-dire celui qui personnifiera une ligne politique qui, je le répète, reste à définir. Il est encore difficile de connaître avec précision les véritables lignes de fracture, ou de savoir, parmi les différents responsables du régime, qui défend quoi. Mais manifestement Raul Castro est encadré, et pas forcément par des gens qui lui sont acquis dans ce débat interne.
Jean-Jacques Kourliandsky est diplômé en sciences politiques et docteur en histoire. Il est chargé de recherche à l'Iris sur les questions ibériques. Consultant auprès de l'administration publique et des entreprises, il collabore aussi aux Fondations Friedrich-Ebert et Jean-Jaurès en Amérique latine.
Jean-Jacques Kourliandsky par Gilles Luneau / Le Nouvel Observateur / 10 août 2006
 Jean-Jacques Kourliandsky
Chercheur à l'IRIS
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