Proche-Orient, un embrasement prévisible

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Une semaine après le début des représailles israéliennes contre le Hezbollah, Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS ( Institut de Relations Internationales et Stratégiques) et spécialiste du Moyen-Orient décrypte l’actuel conflit israélo-libanais.

Sommes-nous aujourd’hui rentrés dans une nouvelle guerre au Proche-Orient ?

Nous pouvons effectivement aujourd’hui qualifier les violences au Proche-Orient de guerre. Si dans les premiers jours, il ne s’agissait que de manifestations de violences passagères, très vite la situation a pris la configuration d’une guerre ouverte.

Quelles sont les raisons de cet embrasement qui secoue toute la région et inquiète l’ensemble de la communauté internationale?

Sur le fond, il n’y avait rien de neuf sous les cieux israélo-libanais ni même sous les cieux israélo-arabe. Ce qui a changé ces derniers jours, c’est l’engrenage de la violence. Le Hezbollah a voulu prouver aux Israéliens que le rapport de force pouvait être en sa faveur. Côté israélien, le Hezbollah au Liban comme le Hamas en Palestine sont des organisations armées considérées comme terroristes qui aspirent à la destruction de l’Etat d’Israël. Et Israël veut les contrer dans une logique sécuritaire avec le recours militaire de Tsahal. L’autre point de tension sur lequel prospèrent ces mouvements armés arabes provient de la question des frontières, notamment celles définies en juin 1967 à l’issue de la guerre des 6 jours. En juin 1967, Israël a quasiment quadruplé son territoire au dépend de territoires arabes en occupant la bande de Gaza, la péninsule du Sinaï, la Cisjordanie et le plateau du Golan. Les opinions publiques arabes ont vécu cette occupation comme un véritable traumatisme qui demeurent présent dans les esprits. Cette histoire régionale tourmentée a pour conséquence aujourd’hui deux visions totalement antagonistes. Les israéliens considèrent qu’une paix avec les arabes est nécessaire sans pour autant céder les territoires conquis en 1967. Les Arabes, quant à eux, veulent la paix mais à condition que les Israéliens se retirent des zones occupées. Mais aujourd’hui, c’est la volonté de surenchère respective qui a provoqué l’engrenage. Le Hezbollah s’est lancé dans une épreuve de force pour tester le gouvernement israélien après le retrait précipité d’Ariel Sharon afin de voir si Ehoud Olmert a la stature de son prédécesseur.

Ce conflit est-il uniquement contenu dans ce micro espace qui regroupe Israël, le Liban et la Palestine, ou s’étend-il au-delà de cette zone impliquant du même coup d’autres Etats de la région ?

Nous ne pouvons absolument pas écarter le fait que le Hezbollah ait pour principaux soutiens gouvernementaux régionaux la Syrie et l’Iran. Soutiens qui interviennent à trois niveaux : idéologique, financier, et logistique avec l’apport de moyens militaires. Si ces soutiens existent, il ne faut pas imaginer que le Hezbollah a été commandé par ces puissances régionales extérieures pour allumer la mèche. C’est une possibilité. Néanmoins, je suis plutôt favorable à l’idée selon laquelle le Hezbollah a mis au point sa propre stratégie à des fins tant nationales libanaises que régionales. Il se trouve que cette stratégie arrange les affaires de la Syrie et profite à l’Iran.

Ce conflit était-il prévisible ?

L’explosion du Moyen-Orient ou du Proche-Orient est toujours prévisible de part l’instabilité régionale. Mais l’invasion en Irak a été un facteur d’aggravation. Des tensions anti-israéliennes et anti-américaines existaient déjà avant l’invasion en mars 2003 de l’Irak, de même que le conflit israélo-palestinien fédérait déjà les passions. Mais cette nouvelle donne irakienne est venue exacerber les frustrations des opinions publiques arabes. L’invasion de l’Irak et ses conséquences avec notamment la partition confessionelle programmée de l’Irak a alimenté ces sentiments anti-israélien et anti-américain. Il faut ajouter à cela la situation très tendue entre la Syrie et le Liban et le bras de fer entre l’Iran et l’Occident sur le dossier nucléaire. Dans ce contexte, tous les éléments étaient réunis pour qu’une étincelle embrase la région. Sur le plan strictement israélo-libanais, rien ne laissait prévoir qu’Israël ait une réponse aussi musclée. Cette réaction donne l’impression d’un embrasement effectif des relations israélo-libanaises avec une possibilité d’extension régionale. Les griefs de part et d’autre étaient tels qu’une explosion du Moyen-Orient était largement à l’ordre du jour.

Ce nouveau conflit peut-il avoir pour conséquence un nouveau redécoupage de la région ou une modification des frontières ?

C’est envisageable. La volonté israélienne de repousser le Hezbollah par un éventuel réinvestissement du Liban tend à confirmer cette hypothèse. C’est une configuration qui rappelle la situation de 1978 et de 1982 quand Israël avait établi une zone de sécurité dans le sud du Liban. L’éclatement et l’implosion intra-nationale de certains Etats du Moyen-Orient n’est absolument pas à exclure. C’est une tendance déjà engagée en Irak. Tendance d’autant plus plausible au Liban que la structure socio-confessionnelle du pays s'y prête. Tout embrasement interne au Liban combiné à un blocus rendant la vie de la population libanaise insupportable fait courir le risque d’un éclatement. On pourrait parfaitement en arriver à une situation dans laquelle les Libanais s’organisent en communauté et se reportent sur la décision de leurs propres leaders politico-religieux. Il faut rappeler que le Liban, peuplé d’environ 4 millions d’habitants, est une mosaïque de communautés composée d’environ 60% de musulmans chiites et sunnites, le reste de la population étant chrétiens maronites, druzes...

Quelle peut-être l’issue de cette flambée de violence dans cette zone du Proche-Orient ?

Les solutions qui permettraient de mettre un terme à ce conflit sont entre les mains d’un seul et unique acteur : les Etats-Unis. Or les USA ont plutôt justifié les actions israéliennes et ne semblent pas vouloir peser sur la donne israélo-libanaise. Quant à parler de solution celle-ci est présente depuis 40 ans. C’est tout simplement, à mon sens, l’application de la résolution 242 de l’ONU. Résolution adoptée à l’ONU au lendemain de la guerre des 6 jours qui "exigeait l’instauration d’une paix juste et durable au Moyen-Orient passant par un retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés pendant le récent conflit, par le respect et la reconnaissance de la souveraineté de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique de chaque Etat de la région, et de leur droit de vivre en paix à l’intérieur de frontières sûres et reconnues, à l’abri de menaces et d’actes de force". La non-application de cette résolution fera persister la situation chaotique de la région.

Au niveau économique, quelles peuvent-être les conséquences du conflit pour ces deux Etats ?

Tout est à reconstruire surtout du côté libanais. Il y a eu au cours de cette semaine de raids une destruction effective d’infrastructures. Or le grand mal du Liban, depuis plusieurs années, c’est sa dette colossale de l’ordre de 40 milliards de dollars qui va mécaniquement se creuser avec ces nouvelles destructions. Le Liban, dont la principale ressource économique réside dans le tourisme va être durement affecté par cette nouvelle crise. D’autre part avec un risque-pays qui s’élève à 7, il apparaît peu probable de voir les investisseurs se précipiter dans ce pays. Côté israélien, il y a des dégâts également mais ceux-ci sont plus aisément surmontables car Israël détient un savoir-faire technologique et des moyens financiers plus importants.

Barah Mikaïl par Antoine Chazal / Boursorama / 20 juillet 2006



Barah Mikaïl
Chercheur à l'IRIS