
Qu'elle est la raison de ce livre ?
Tout d'abord, ce livre est le produit d'un engagement en faveur de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. J'ai voulu démonter un certain nombre d'arguments produits par ceux qui, de droite et de gauche (mais surtout de droite), militent contre l'entrée de la Turquie. Il me semble que, dans l'Union européenne, et plus particulièrement en France, les propos sont souvent indigents. J'ai donc tenté de donner de véritables arguments. Ceux qui sont contre l'entrée de la Turquie avancent de très mauvaises raisons : la démographie, l'économie, mais principalement la question religieuse et donc celle de l'islam.
La Turquie est un pays très mal connu. Ce n'est pas le seul, la Bulgarie et la Roumanie, qui vont bientôt adhérer à l'Union, ou la Slovaquie et la République tchèque, qui sont déjà membres, le sont tout autant. Etrangement, ces pays ne font pas l'objet de telles polémiques. Je pense donc qu'il y a, pour la Turquie, une différence de traitement. Ceux qui s'opposent à son entrée développent des arguments culturalistes qui les plongent dans l'essentialisme de la question turque, qu'ils réduisent à celles de l'islam. On est dans une peur de l'altérité, avec l'islamophobie en toile de fond.
Quels seraient les intérêts économiques des deux parties ?
L'entrée de la Turquie ne serait absolument pas incompatible avec l'économie de marché (que je ne défends pas), comme le prétendent certains. Pour la Turquie, entrer dans l'Union européenne serait l'occasion d'une croissance économique. Les salariés turcs profiteraient alors d'une forme de rattrapage en terme de droits sociaux par rapport aux standards européens. Je ne veux pas idéaliser ces derniers, car ils ne sont pas homogènes, mais cela pourrait être un plus pour la Turquie.
Qu'en est-il de la question kurde ?
Les évolutions sur cette questions sont très insuffisantes. Je refuse la vision binaire qui parle des méchants Turcs et de gentils Kurdes. Le PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) est un parti stalinien qui n'a rien d'angélique et se rend responsable d'actes de terrorisme. Il faut savoir qu'une très large partie des citoyens turcs d'origine kurde ne réclament pas l'indépendance, contrairement aux Kurdes d'Irak. Je défie quiconque de me dire que tel ou tel individu est discriminé, simplement parce qu'il est d'origine kurde. Par contre, la Turquie ne reconnaît pas de droits collectifs aux Kurdes. Elle devrait le faire et permettre l'apprentissage des dialectes kurdes dans les établissements scolaires.
Je ne pense pas qu'il y ait un ostracisme systématique à l'égard des Kurdes. L'un des défis de la société turque est d'approfondir les droits démocratiques et les droits de l'homme. Les débats autour de ces questions ont été biaisés par les actions du PKK. On ne peut pas réduire le problème kurde à la volonté indépendantiste de certains, infiniment minoritaires. Le PKK a mené, dans le sud-est de la Turquie, une véritable guerre entre 1984 et 1999 qui a fait près de 35.000 morts. Il est vrai qu'il y a eu, alors, des atteintes aux droits de l'homme. L'Union européenne a d'ailleurs souvent condamné l'attitude de la Turquie. Il est facile de donner des leçons, mais il faut aussi savoir balayer devant sa porte, tout en exigeant que la Turquie respecte les lois démocratiques. Il y a deux poids deux mesures dans le traitement de ces questions-là : l'Europe a tendance à être beaucoup plus exigeante avec la Turquie qu'avec d'autres pays de l'Union.
Depuis le 11 septembre 2001, des lois liberticides émergent partout dans le monde. Mais, en Turquie, c'est le contraire qui se produit : il y a des avancées démocratiques considérables au niveau des lois, même s'il reste à les appliquer pleinement. Si le champ des libertés - individuelles, collectives, et liberté d'expression - s'est élargi, il faudrait absolument supprimer certains articles du code pénal turc, notamment celui relatif à " l'offense contre les intérêts nationaux fondamentaux " (article 305), et celui sur " l'insulte contre l'Etat et les institutions " (article 301).
Que pensez-vous de la politique pro-américaine de la Turquie ?
Nombreux pensent que la Turquie, si elle entrait dans l'Union européenne, serait le cheval de Troie des Etats-Unis en Europe. Dire cela, c'est oublier la position des dirigeants polonais, bulgares, etc., ajoutée à l'ensemble de l'Europe, qui s'aligne déjà sur le modèle américain. Cela dit, il est vrai que la Turquie est un allié stratégique des Etats-Unis, mais il ne faut pas oublier que cette alliance n'a pas toujours été continue. Il y a eu des frictions car la Turquie a toujours été nationaliste. Le dernier exemple en date est celui, en 2003, du refus de la Turquie de voir se déployer sur son sol 62000 soldats américains pour pouvoir entrer en Irak. Grâce à sa position stratégique, géographique et historique, la Turquie représente un intérêt certain dans la construction d'une vraie politique extérieure européenne.
Didier Billion est Directeur adjoint de l'IRIS. Il vient de publier " L'enjeu turc ", (Armand Colin), 319 pages, 20 euros.
Didier Billion par Meriem Laribi / Politis / 6 juillet 2006
 Didier Billion
Directeur adjoint à l'IRIS
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