
Docteur en sciences politiques et Directeur adjoint de l'IRIS, Didier Billion vient de publier un livre intitulé " L'enjeu turc ".
Pourquoi le mot "enjeu" ?
Quand on aborde la Turquie et ses relations avec l'UE, deux questions se juxtaposent. Tout d'abord, si ce pays veut adhérer à l'UE, il faut qu'il atteigne un certain nombre de critères d'exigence qui sont valables pour tous les pays candidats à l'UE. Mais je crois que la Turquie nous pose un certain nombre de questions tout à fait essentielles que, jusqu'à maintenant, nous n'avions pas voulu aborder frontalement et que nous avions repoussées à plus tard. En nous posant ces questions, l'adhésion de la Turquie constitue un véritable enjeu. Je pense que l'UE sera capable d'intégrer la Turquie peut-être d'ici une dizaine d'années si elle est capable elle-même de régler un certain nombre de questions qui sont pour l'instant laissées sans réponse. La réponse à ces questions sera d'ailleurs déterminante pour l'avenir de l'Europe. C'est pour cela que le débat est si passionné et souvent mené de façon médiocre. Il existe certains véritables arguments contre : moi je suis pour. Mais ce qui est tout à fait énervant, c'est le fait qu'un certain nombre de responsables politiques européens, et tout particulièrement français, se saisissent de ce sujet pour des intérêts qui n'ont aucun rapport avec ceux de la Turquie et de l'UE.
Comment les médias en France traitent-ils la question turque ?
Que les médias aient un rôle important, c'est incontestable. Mais finalement, si je devais attaquer une catégorie d'individus au sujet de la nature et du contenu des débats, ce ne serait pas les médias, mais plutôt les responsables politiques. Qu'on le veuille ou non, ce sont eux qu fixent la nature du débat sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres. Les médias sont une caisse de résonance très importante. Qu'ils aient aussi parfois une réelle autonomie, c'est incontestable ; c'est le fameux débat sur les rapports entre médias et pouvoir. Finalement, on ne peut pas dire que ce soient les médias qui aient cristallisé ces questions et ces faux débats, mais bien plutôt que certains responsables politiques en ont la principale responsabilité. Vous soulignez un point qui est tout à fait remarquable, la Turquie, bien qu'extrêmement proche pour des raisons politiques, historiques, culturelles et géographiques - on va à Istanbul en trois heures - reste un pays extrêmement mal connu. C'est là un véritable paradoxe. Peut-être bien y a-t-il une responsabilité des Turcs eux-mêmes, je l'admets bien volontiers, et je le dis souvent à des amis turcs.
Enfin, le désenchantement et le désamour qu'ont les citoyens des pays membres de l'UE vis-à-vis de l'UE elle-même jouent peut-être aussi un rôle : quand on est dans une situation de crise où l'on ne sait plus trop bien dans quelle direction aller, il est toujours facile d'en rendre responsable un pays ou un groupe de pays qui finalement n'y est pour rien.
La Turquie n'apparaît pas comme un pays stratégiquement important pour la France. Les Turcs se plaignent souvent que la France soit indifférente à son égard ?
Les Français et leurs responsables politiques ne sont pas unanimes et ont différentes visions, et perceptions de la Turquie. Je ne pense donc pas que le mot " indifférence " soit le bon. Je suis d'accord avec vous, la France, d'un point de vue général et en schématisant, et ce depuis de nombreuses décennies à la différence, par exemple, des Britanniques, n'a jamais eu une perception très aiguë de l'importance stratégique de la Turquie dans son environnement régional. C'est un constat qu'on ne peut que regretter.
Traditionnellement, malgré certes des hauts et des bas, la France, pour différentes raisons, était plutôt perçue comme une amie fidèle de la Turquie. Je constate que depuis plusieurs années, une sorte de désamour s'installe entre la France et la Turquie, et c'est vraiment dramatique. Qu'avons-nous à gagner à cela, nous Français ? Rien.
L'Europe à géométrie variable. Qu'en pensez-vous ?
Parlons de la monnaie : les 25 pays membres de l'UE ne font pas tous partie de la zone euro, voilà un aspect de géométrie variable. Quant à Airbus, grande réussite industrielle, voilà ce que doit être l'Europe pour moi, mais les 25 n'y participent pas tous. Peut-être un jour feront-ils partie du projet Airbus, mais on n'en est pas là. Il se trouve que d'ores et déjà l'UE fonctionne ainsi, ce que voulait empêcher le traité constitutionnel en corsetant la vie économique, politique et culturelle. Personnellement je n'y étais pas favorable. Si l'Europe veut sortir la tête haute de la crise qu'elle traverse actuellement, une crise profonde, elle ne pourra le faire qu'en se dotant notamment d'un système de coopération renforcée, donc de construction à géométrie variable. Il n'est pas question de laisser quiconque au bord de la route, mais on sait bien que tous les pays de l'UE sont divers en termes de développement économique. On ne peut pas unifier tout ceci d'un coup de baguette magique, cela se fera peu à peu, je le souhaite, mais j'ai conscience que cela prendra sûrement beaucoup de temps. Néanmoins, je pense qu'il est parfaitement possible de mettre en route tout de suite un certain nombre de projets à plusieurs - plus on sera, mieux ce sera - mais il n'est pas nécessaire d'attendre d'être à 25. C'est cela, ma notion de géométrie variable. Ce n'est nullement péjoratif, au contraire, c'est peut-être la chance d'aller de l'avant.
Didier Billion par Mireille Sadège / Aujourd’hui la Turquie / juillet-août 2006
 Didier Billion
Directeur adjoint à l'IRIS
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