Chaque match est un enjeu politique national

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Directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Pascal Boniface vient de publier " Football et mondialisation ", un essai stimulant sur la planète football.

Vous parlez d'un " grand empire universel " du football mondial…

Le football est effectivement un empire universel, à nul autre pareil, même à l'échelle de l'Histoire. On disait que le soleil ne se couchait jamais sur l'empire de Charles Quint, mais celui du foot est bien plus étendu. Même l'hyperpuissance américaine n'arrive pas à le concurrencer en termes d'universalité et encore moins pour ce qui est de la popularité. L'économie de marché, Internet ou la démocratie se sont répandus, mais moins que le football, présent sur l'ensemble de la planète, y compris dans les zones où il n'y a ni route, ni chemin de fer, ni électricité. La conquête du monde par le foot s'est faite pacifiquement, par imitation et par envie et non par imposition, avec l'enthousiasme des populations conquises qui ne demandaient qu'à l'être.

Avec ses drapeaux et ses hymnes nationaux, le football ne traduit-il pas davantage une affirmation identitaire que l'avènement de valeurs mondialisées ?

C'est un curieux paradoxe. Alors que la mondialisation, vient effacer les identités nationales, le football, stade ultime de la mondialisation vient les renforcer. Pour les trente-deux pays qualifiés pour la Coupe du monde, quelles que soient les divisions sociales, politiques, ethniques, économiques, l'immense majorité de la nation s'est groupée derrière l'équipe nationale. Qu'il s'agisse de jeunes Etats issus de la décolonisation, d'Etats issus de la dissolution de l'empire soviétique ou d'Etats-nations déjà anciens, le soutien à l'équipe nationale est un mouvement fédérateur. Le match de l'équipe nationale est un référendum qui dure 90 minutes au cours duquel la très grande majorité de la population vote oui, avec passion.

Quels sont les enjeux géopolitiques dans cette Coupe du monde ?

Il y a trente-deux enjeux géopolitiques. Chaque nation qualifiée veut " montrer le drapeau " et assurer un minimum de dignité nationale. Ce n'est pas le même enjeu pour l'Argentine et Trinité-et-Tobago, pour la France ou le Togo. Mais dans chaque cas, c'est la fierté nationale et la perception de la nation dans le monde qui est en jeu, à travers un filtre diversifié de perceptions.

Et pour l'Iran ?

Bien sûr les regards peuvent se concentrer sur ce pays du fait de la crise nucléaire et des déclarations de son président voulant rayer Israël de la carte. On n'imagine pas que, s'il y avait eu un match Iran-Etats-Unis cette année, les deux équipes aient posé pour la photo d'avant-match, bras dessus, bras dessous, comme ce fut le cas en 1998.

L'Allemagne, pays organisateur, tirera-t-elle profit de cette Coupe ?

Elle a déjà réussi son Mondial, en montrant qu'elle était au rendez-vous, que le sens de l'organisation à l'allemande voulait encore dire quelque chose. Reste à faire un beau parcours sur le plan sportif. Chaque gouvernement peut bien sûr être tenté de mettre à profit un bon parcours de l'équipe nationale. Qu'il fasse attention de trop vouloir instrumentaliser cela. Qu'il s'agisse d'un pays démocratique ou autoritaire, le gouvernement peut aussi bien être désigné responsable de résultats décevants…

Pascal Boniface par Frédéric Pons / Valeurs actuelles / 23 juin 2006



Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS