Le football est le premier empire universel

Photo
Comment un spécialiste des Relations internationales vient-il à s'intéresser au football ?

J'ai toujours trouvé regrettable le mépris dont font montre de nombreux intellectuels pour les affaires sportives en général et le foot en particulier. C'est une particularité française. Dans les universités britanniques, on célèbre l'effort physique au lieu de le considérer comme une défaillance de la pensée. Dans les pays latins, les racines populaires et élitaires s'accordent pour le regarder avec une proximité bienveillante. D'un point de vue théorique, j'ai voulu appliquer la grille de lecture de ma spécialité, la géopolitique, pour expliquer les choses du football.

Vous n'hésitez pas à comparer le football aux grands empires universels.

C'est un clin d'œil, mais c'est aussi une réalité. Par rapport au débat stratégique que l'on peut avoir sur l'exportation de la démocratie ou des valeurs occidentales, le football est un exemple, certes plaisant, mais avant tout signifiant. Si les Anglais avaient voulu imposer sa pratique par la contrainte, il n'aurait pas acquis la popularité internationale qui est aujourd'hui la sienne. D'une certaine manière, le football est le premier empire universel. Son rayonnement va plus loin que celui que pouvait avoir l'empire romain ou que celui auquel aspire l'hyper puissance américaine. Son emprise sur le monde s'est installée avec l'assentiment des populations.

Quel est l'impact de la Coupe du monde sur la vie internationale?

Il y a autant de données que de pays. Sur un plan global, il n'y a rien de plus unificateur que la Coupe du monde. Sur tous les continents, y compris dans des endroits où la télévision ne parvient pas, on suit ce tournoi. C'est sans conteste l'événement le plus médiatisé de la planète, avec pour moment phare la finale. Alors que chacun regrette ou tout du moins constate que la mondialisation dissout les identités nationales, le football contribue à les recréer. La population de chacun des pays qualifiés se regroupe derrière sa sélection pour faire de cette compétition un moment fort d'affirmation nationale. Le Mondial, c'est la mondialisation sans ses effets dissolvants.

Vous mettez en lumière la capacité du football à révéler ou à structurer les identités nationales. Dans quelle mesure l'affiliation d'un pays Fifa est-elle un enjeu?

Pour des Etats-Nations parfaitement reconnus, cette adhésion va de soi. Elle devient un enjeu pour des pays venant d'acquérir l'indépendance, pour ceux souhaitant y accéder ou pour d'autres dont la reconnaissance internationale est contestée, Taiwan comme par exemple. L'affiliation à la Fifa offre un élément de souveraineté immédiatement reconnaissable et relativement mobilisateur. Pour des populations appartenant à des entités étatiques ou infra-étatiques nouvelles, fragiles ou menacées, le fait d'avoir une équipe de football est un signe manifeste d'existence, beaucoup plus saisissable que l'ouverture d'une ambassade dans une institution internationale.

En raison du fort sentiment de communion qu'il suscite, ce sport peut également être instrumentalisé à des fins politiques.

Il y a toujours un risque d'instrumentalisation. Prenons, le cas de la Croatie. En 1998, le régime de Tujman s'était servi des exploits de l'équipe nationale (troisième à de la Coupe du monde en France) comme moyen d'affirmation de l'identité croate par rapport à l'identité serbe. Ce qui lui permettait d'asseoir en retour son propre pouvoir au niveau interne. Mais il serait faux de considérer le football comme un moyen d'asservir les populations. Il ne sert pas exclusivement les intérêts des régimes établis. Les tribunes des stades peuvent également offrir un espace à la contestation politique. Dans certains cas, le soutien à une équipe de football est une manière de critiquer un pouvoir en place.

Certains régimes autoritaires ont pourtant cherché à utiliser le football.

Dans les années 60, les victoires du Brésil ont, il est vrai, éclipsé la nature du régime militaire. Ce ne serait plus possible aujourd'hui. Dans nos sociétés, la diffusion de l'information est devenue trop rapide. Un régime dictatorial qui tenterait d'utiliser à son profit les succès de son équipe nationale verrait les effets inverses lui revenir aussitôt. L'exemple de la Coupe du monde 1978 en Argentine est à ce titre significatif. L'épreuve n'a pas servi la junte. Elle a, au contraire, focalisé indirectement l'attention des journalistes internationaux sur les exactions du régime. En raison de cette visibilité accrue, on a dénoncé plus systématiquement la dictature argentine que d'autres gouvernements autoritaires de l'époque. Une équipe de football peut diffuser une image positive du pays. Mais, les résultats sportifs ne parviendront jamais à masquer les zones d'ombre d'un régime contestable.

En exaltant les sentiments patriotiques et en sublimant l'appartenance à une communauté, le football ne porte-t-il pas en lui les germes du repli identitaire ?

Une société sans identité serait pour le moins effrayante. L'essentiel est de savoir si le sentiment d'appartenance est vécu comme une source légitime de fierté ou comme une source d'antagonisme avec l'autre. L'affirmation identitaire est nécessaire et bienvenue à condition qu'elle ne se transforme pas en haine des autres identités. En football, on a besoin de l'autre pour exister, sinon on ne peut pas jouer. Parfois la relation de haine l'emporte, mais ce n'est pas la majorité des cas. Pour la plus grande partie du public, on sent une volonté de recevoir l'autre et d'adhérer à ses valeurs. On s'oppose à lui uniquement de manière pacifique et symbolique. Le match sert ici à canaliser les oppositions en les cantonnant à un champ délimité, celui du terrain de football.

Les manifestions xénophobes se multiplient dans les stades européens. Ne doit-on pas les considérer comme un révélateur du malaise que traverse nos sociétés ?

Il y a du racisme dans le football. C'est un fait. On ne peut pas l'accuser pour autant de l'avoir inventé. Comment le football pourrait-il être immun au germe raciste sachant que nos sociétés sont contaminées par ce problème dans des proportions que l'on peut malheureusement jugées grandissantes? Il ne peut pas être tenu au miracle d'être parfaitement sain et harmonieux alors que le monde qui l'entoure est relativement violent. Le football est-il un facteur aggravant, un vecteur de propagation de ce fléau? Les exemples où il est un ferment de lutte contre le racisme me paraissent plus nombreux. Dans le sport, on apprend à vivre avec l'autre. Les témoignages de respect ou d'admiration pour quelqu'un qui n'est pas de sa ville, de son pays ou de sa couleur de peau, ne manquent pas dans le football.

Comment analysez-vous le bras de fer que les clubs et la Fifa se livrent sur la question de la gouvernance mondiale du football ?

C'est à l'image de ce que l'on peut observer au sein des rapports de force stratégiques. On vit dans monde libérale. Le poids de l'argent est par conséquent grandissant. Le football est naturellement affecté par cette réalité. D'autant plus que c'est une activité surexposée, suscitant la ferveur et nourrissant une forte demande. Dans le monde, il y a un partage du pouvoir entre les Etats, les organisations internationales, les ONG, les média, et les opinions publiques. Dans le monde du football, il y a une bataille entre les clubs professionnels, entre ces mêmes clubs et les fédérations nationales et internationales, entre les sponsors, entre les télévisons qui alimentent la machine en payant des droits de télédiffusion. Au final, le public a le pouvoir de trancher, même s'il ne l'utilise pas pour l'instant.

Inféoder le football aux seuls intérêts matériels, n'est-ce pas prendre le risque de réduire ce qui fait sa valeur ?

Tous ces acteurs se précipitent dans la mêlée parce que le football a un impact fantastique sur le public. Le jour où ce dernier ne sera plus captivé par la compétition tout cela n'aura plus grand sens. Si le public avait le sentiment que les règles du jeu sont faussées, comme c'est le cas en Italie actuellement, s'il pouvait penser que tout est truqué, sa passion retomberait et se reporterait sur d'autres sports jugés plus moraux, plus honnêtes, comme le rugby par exemple. Si on arrivait à un système de poules fermées sans promotion et sans relégation et avec des équipes nationales passant au second plan, le football pourrait éventuellement rester un spectacle mais ne serait plus un sport à proprement parler. L'attrait qu'il suscite en pâtirait considérablement.

Pascal Boniface par Cyrille Haddouche / Le Figaro / 5 juin 2006



Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS