Comme la mondialisation, le football doit être régulé

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Vous êtes un spécialiste de géostratégie internationale, comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser au football et aux rapports du football avec la géopolitique ?

J'ai une passion pour le football depuis assez longtemps. Comme je voyais qu'il y avait pas mal de livres sur le football et l'économie ou sur la sociologie, mais il n'y en avait pas encore sur la géopolitique, j'ai donc eu l'idée - un peu comme un défi personnel - de voir si on pouvait avoir une approche géopolitique du football, et s'il y avait des leçons à tirer en termes géopolitiques de la façon dont le football s'était développé. J'ai essayé de croiser ces deux regards, celui du loisir et celui de la profession.

Quel accueil avez-vous reçu, notamment dans votre profession ?

Au départ, il y a toujours de la méfiance, quand ce n'est pas de l'hostilité, de la part de certains intellectuels du sport en général et du football en particulier. C'était plutôt le scepticisme. Moi, je n'idéalise pas le football. Je pense qu'il faut éviter l'écueil de ceux qui pensent qu'il est une panacée et qu'à partir du moment où l'on voit un ballon quelque part tous les problèmes nationaux et internationaux sont résolus. Ce n'est pas du tout mon approche. Mais je m'élève aussi contre ceux qui voient dans le football uniquement " l'opium du peuple ". Ceux-là ont une analyse purement idéologique qui n'est pas du tout centrée sur la réalité des faits. Cela dénote par ailleurs un profond mépris pour le peuple en question, considéré comme un crétin collectif. Mille exemples prouvent que la passion du sport n'est pas de façon manichéenne incompatible avec la conscience politique.

Pensez-vous que le football permet d'expliquer certaines évolutions du monde ?

Il en est le reflet, mais c'est un reflet qui agit. Par exemple, on peut faire un parallèle entre football et mondialisation, parce que le football s'est étendu réellement à l'échelle planétaire. Et, comme la mondialisation, il a besoin d'être régulé pour ne pas dériver. De même que le marché tue le marché, eh bien si on ne régule pas le football, si on le soumet uniquement aux lois financières, on va en faire un sport dont les résultats seront uniquement dictés par l'argent et seront acquis à l'avance.

Ensuite, alors que la mondialisation vient effacer les identités, je pense que le football, lui, les renforce. Et notamment, à l'aube d'un compétition comme la Coupe du monde, il y a effectivement des sentiments identitaires qui sont renforcés dans chaque nation, aussi bien que dans les Etats-nations anciens que chez les jeunes nations qui viennent d'accéder à l'indépendance.

Pensez-vous que le football a substitué l'argent au nationalisme ?

Non, parce que l'on voit que les joueurs veulent toujours être sélectionnés en équipe nationale, alors que les enjeux financiers sont nettement moins importants pour les plus talentueux d'entre eux, que dans les clubs. La Coupe du monde reste la compétition phare. Même si elle attire beaucoup d'argent, le match entre l'argent et le sport est plutôt entre équipe nationale et club. Ce qu'il faut, c'est protéger les équipes nationales pour que les clubs n'aient pas la seule propriété sur le football et sur les joueurs. Parce que dans les compétitions entre clubs, ce sont les budgets qui déterminent de plus en plus fortement le résultat. Le Brésil peut facilement battre les Etats-Unis, alors qu'elle est une nation qui est moins développée économiquement et moins puissante militairement.

Que répondez-vous à ceux qui disent que le football stimule le racisme ?

C'est sûr qu'il y a du racisme dans le football. Je ne vois pas comment il pourrait être une sorte d'oasis complètement à l'abri alors que le reste de la société est gangrené. Je pense au contraire que, aussi bien au niveau des jeunes enfants que des vedettes, le fait de pouvoir admirer un joueur qui n'est pas de sa couleur, ou qui n'est pas de sa nationalité, est une façon de lutter contre le racisme. Je pense que pour les enfants le fait de jouer ensemble autour d'un ballon, de faire équipe ensemble, quelles que soient les différences de races et de couleurs, a des vertus pédagogiques.

Quant à ceux qui disent que le football développe le racisme, je pense qu'ils ont une vision purement idéologique et ne connaissent pas la réalité du sport. La preuve : la plupart des Français, alors que l'équipe de France a été éliminée en 2002, se sont mis à supporter l'équipe du Sénégal, qui, justement, avait éliminé l'équipe de France. Bien sûr, il ne faut rien idéaliser. Mais le football reflète davantage le racisme qui existe dans notre société qu'il n'en est la cause. Et il permet plus de lutter contre lui que de le répandre.

De quand date l'apparition du racisme dans le football ?

La situation était pire avant. On peut même se rappeler qu'au début des années 1920, il y eu un décret de " blancheur " au Brésil. Le président de la République avait interdit aux joueurs aux cheveux crépus ou à la peau noire de jouer dans l'équipe nationale. Aujourd'hui au contraire, l'équipe du Brésil est la preuve même du multiculturalisme du pays. Certains pensent qu'il y a trop de Noirs dans l'équipe de France. Cela prouve que le sport met moins de barrières à la réussite ou à l'intégration que le monde de l'entreprise ou de la politique.

Pascal Boniface, directeur de l’IRIS, vient de publier «Football et mondialisation», ouvrage dans lequel il analyse les rapports du football avec la géopolitque.

Pascal Boniface par Meriem Bouchefra / Politis / 1er juin 2006



Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS