
Le concours de dessins organisé par le journal iranien Hamshahri est perçu par l'Occident comme un moyen pour le monde musulman de se venger des caricatures de Mahomet. Qu'en pensez-vous ?
Ce concours de dessins est une nouvelle étape dans la confrontation actuelle entre le bloc "Occident" et le bloc "monde musulman". A mon sens, les raisons de cette confrontation sont avant tout politiques et non "essentialistes". Il n'y a qu'à voir les circonstances dans lesquelles les manifestations anti-occidentales se sont déroulées : étrangement, la colère n'a éclaté que cinq mois après la publication des caricatures de Mahomet dans le quotidien danois Jyllands-Posten.
La confrontation Occident/monde musulman s'alimente des conflits politiques qui déchirent la région et dans lesquels les Occidentaux sont fortement engagés : le conflit israélo-palestinien bien sûr, qui implique les Etats-Unis et l'Union européenne, la situation en Irak, le bras de fer Iran/Occident sur la question du nucléaire, sans oublier la donne syro-libanaise… Tous ces conflits provoquent la frustration des populations musulmanes par rapport à l'Occident.
Ce concours s'inscrit-il dans la lignée des propos du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, lorsqu'il qualifie l'Holocauste de "mythe" ?
Oui, tout à fait. Avec ces caricatures, le journal Hamshahri adopte le positionnement du président iranien qui consiste à affirmer sa fermeté sur la scène nationale et internationale par des actes provocateurs visant en premier lieu Israël. L'Iran veut marquer de ses pas son environnement régional. En même temps, il tente de mettre en garde les gouvernements arabes qui l'entourent contre les méfaits de l'Occident.
Au lendemain de l'élection du très conservateur Mahmoud Ahmadinejad, l'Arabie Saoudite et la Jordanie, fidèles alliés des Etats-Unis, avaient annoncé l'émergence d'un "croissant chiite" au Moyen-Orient. Evidemment, ces propos visaient en premier lieu l'Iran.
A travers ces concours de caricatures, l'Iran entend répondre à ces déclarations en surfant sur un sentiment partagé par l'ensemble de l'opinion publique iranienne : celui de la négation de l'Holocauste.
Ce concours peut-il donc être considéré comme un nouvel outil de propagande antisémite ?
Cela dépend d'où l'on se place. D'un point de vue occidental, ces caricatures sont uniquement antisémites. Mais aux yeux du monde musulman, l'antisémitisme perd son sens premier pour viser non plus les juifs en tant que religion mais plutôt Israël en tant qu'Etat ennemi. Cela confirme que ces caricatures sont avant tout politiques : elles servent à critiquer la politique israélienne en se présentant comme une provocation à l'encontre d'Israël. Bien plus qu'un outil de propagande antisémite, ce concours de dessin est donc un outil avant tout politique qui s'alimente de l'antisémitisme environnant. C'est une représentation de l'aberration à laquelle certains journaux et certains pays peuvent aboutir lorsqu'ils surfent sur les sentiments de l'opinion publique.
Barah Mikaïl par Chiara Penzo / Nouvel Obs.com / 13 février 2006
 Barah Mikaïl
Chercheur à l'IRIS
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