Ben Laden se fiche de la propagation de l’islam

Photo
Chercheur, Ali Laïdi travaille sur le terrorisme islamiste à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Pour lui, Al Qaida n'a qu'un objectif, " obtenir le leadership dans les pays arabes ". Il décrypte ici les motivations des poseurs de bombes et dénonce " l'islamalgame ".

New York en 2001, Casablanca en 2003, Madrid l'an dernier, Londres jeudi, que veulent les terroristes ?

Ils ne cherchent évidemment pas à hisser le drapeau vert de l'islam sur l'Assemblée nationale, la Capitole ou la City. Ce qu'ils veulent, c'est reprendre la main sur leur aire d'influence naturelle, c'est-à-dire sur le Grand Moyen-Orient. Nous ne vivons pas une guerre de religion mais une lutte de pouvoir. Les terroristes islamistes visent les pays occidentaux qui soutiennent les dirigeants des pays arabo-musulmans. Des dirigeants qu'ils contestent et veulent reverser parce qu'ils les trouvent trop sensibles aux valeurs occidentales.

La religion ne serait donc pas au cœur de leurs motivations ?

Les textes d'Al-Qaida n'expliquent pas que le Coran est meilleur que la Bible ou le Talmud. Ils sont politiques et parlent de souveraineté. Le moteur de Ben Laden n'est pas la religion mais le refus de voir le modèle occidental gagner le Moyen-Orient. Il utilise, certes, la religion pour attirer les jeunes vers l'islamisme radical, mais il les pousse à l'acte avec un discours sur l'injustice des pays occidentaux. J'ai rencontré des jeunes qui sont allés dans les camps d'entraînement islamistes à leur retour. Ils ont bien conscience que Ben Laden se fiche de la question israélo-palestinienne et de la propagation de l'islam, et que son seul problème est d'obtenir le leadership sur l'Arabie saoudite et les pays arabes. A présenter les terroristes comme des " fous d'Allah ", on se condamne à ne pas comprendre leurs motivations, qui sont d'abord politiques.

Quelle est, à vos yeux, la principale de ces motivations ?

Il est un fait que les valeurs occidentales sont actuellement dominantes et que cela suscite des réactions de rejets multiples. Le terrorisme islamiste est l'un des fruits de la mondialisation. C'est une marque hyperviolente de contestation de l'ordre économique ultralibéral.

José Bové et Al Qaida, même combat ?

On ne peut pas, et il ne faut pas, les mettre sur le même plan. Mais dans les deux cas, la question de la souveraineté est posée.

Que doivent faire les pays occidentaux pour tarir le recrutement terroriste ?

Le terrorisme cessera lorsque Ben Laden et ses alliés auront été neutralisés par les indispensables actions de renseignement et de répression, mais aussi lorsque le monde musulman aura retrouvé le sentiment de pouvoir vivre avec ses propres valeurs en étant maître de son histoire. Cela suppose que l'on évite ce que j'appelle " l'islamalgame ". C'est-à-dire affirmer, par exemple, que les terroristes frappent au nom de l'islam, alors qu'ils le manipulent, comme l'a déclaré Tony Blair jeudi soir. Ses propos m'ont rappelé ceux de George W. Bush sur la " croisade du bien contre la mal " en 2001. Ils sont très mal perçus dans le monde musulman. Il faut aussi permettre aux élites d'émerger dans les pays concernés sans leur demander une perpétuelle allégeance. Mais la vraie question est la capacité ou l'impossibilité du monde occidental à reconnaître ses responsabilités dans l'homogénéisation du monde, qui provoque les réactions de rejet que nous voyons aujourd'hui. Sera-t-il capable d'accepter de limiter son influence sur les autres sociétés, à la fois sur les plans culturel, politique, et économique ? Un exemple : si l'Arabie saoudite entre à l'OMC, dont le but est de supprimer toutes les barrières aux échanges commerciaux, est-ce qu'on lui permettra ou non d'interdire l'importation des produits qu'elle considèrera comme contraires à ses valeurs culturelles, comme le porc, l'alcool ou la presse de charme ?

Ali Laïdi par Antoine Debièvre / Le Journal du Dimanche / 10 juillet 2005