La quatrième guerre mondiale, une guerre sans fin

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Dans votre dernier livre, vous dénoncez le concept, largement répandu par les Etats-Unis, de la quatrième guerre mondiale et de la guerre au terrorisme. Pour quelles raison ?

Je ne nie pas que le terrorisme existe et qu'il constitue un défi majeur en terme de sécurité. Pour les opinions publiques occidentales, c'est peut-être même un défi supérieur à la menace que représentait l'Union soviétique : l'URSS constituait une menace globale mais irréelle, alors que le terrorisme peut frapper chacun dans la vie quotidienne. Il n'est donc pas question de nier ni la menace terroriste, ni ses implications dans l'opinion publique. En revanche, je conteste l'idée d'en faire une guerre à l'identique de ce que fut la guerre froide. Cette thématique de quatrième guerre mondiale, créant au passage une troisième qui aurait été l'affrontement est-ouest, implique cette comparaison et, poussée à l'extrême, de rayer le mot communisme pour le remplacer par celui de terrorisme. Elle aboutit à la conclusion que nous sommes, grosso modo, dans le même type d'affrontement que celui que nous avons livré et gagné contre le communisme. Nous pouvons donc appliquer les recettes éprouvées à l'époque. Si nous sommes dans la quatrième guerre mondiale, cela veut dire qu'il s'agit d'une guerre de longue haleine. Mais, contrairement à la guerre froide, elle est presque sans fin. A partir de quand pourra-t-on dire que le terrorisme est éradiqué de la surface de la planète ? Le terrorisme constitue-t-il un camp unifié, hiérarchisé, centralisé, comme le fut le bloc soviétique ? Certainement pas. Peut-on gagner la guerre contre le terrorisme par un avantage comparatif ? Pas tout à fait, parce qu'en terme de course à l'armement, le terrorisme a la prime : 100 000 dollars pour les attentats contre le World Trade Center ; en revanche 150 milliards de dollars de dépenses militaires supplémentaires en réaction à cela. Derrière ce concept, il y a l'idée suivant : " Nous sommes engagés dans une guerre mondiale, les divergences que nous pouvons avoir dans la famille occidentale, entre Européens et Américains, sont mineures. Donc, par rapport à l'ampleur du défi à relever, ce qu'il convient de faire est de nous unifier. Et, qui est le mieux armé pour diriger le combat le terrorisme ? Ce sont les Etats-Unis ". Il y a là la volonté de nous faire approuver un agenda stratégique américain.

Cela veut-il dire qu'il y a une vision, notamment aux Etats-Unis, sur ce que pourrait être le choc des civilisations, ou est-ce simplement pour régler le problème du leadership entre les deux rives de l'Atlantique ?

Comme souvent, il y a plusieurs causalités : un défi réel du terrorisme, un défi réel du leadership américain sur les alliés et il y a une volonté missionnaire revigorée des Américains liée à une perception de vulnérabilité après le 11 septembre. Finalement, on a l'impression que la prédiction d'Arbatov, le conseiller de Gorbatchev, qui a dit en 1987 aux Américains : " Nous allons vous rendre le pire des services, vous privez d'ennemis ", s'est un peu réalisée. Après la chute du Mur, il y a eu trois temps de réactions. D'abord, avec la guerre d'Irak, on a beaucoup parlé de la menace Sud qui aurait remplacé, selon les défenseurs de cette thèse, presque trait pour trait, la menace Est : il s'agissait finalement de faire une simple réorientation de la menace, tout en conservant un cadre stratégique et de réflexion identique. Puis, on s'est très vite aperçu que le Sud n'était pas un ensemble unifié et que l'on ne pouvait pas mettre dans la même alliance l'Indonésie, le Brésil et l'Algérie, par exemple. Très rapidement, le Sud est devenu le Sud de la Méditerranée. Il y a eu des débats pour savoir si cette idée était une thèse stratégique ou si cela relevait du racisme. Et c'est là qu'est intervenu le concept de choc des civilisations : il est venu élever le débat, et relayer la thèse de la menace Sud qui était trop vulgaire et simpliste, en lui donnant un caractère plus sophistiqué intellectuellement. Ce thème du choc des civilisations, développé en 1993, est devenu le thème central du débat stratégique. Aujourd'hui, il n'y a pas un seul colloque dans le monde qui ne l'évoque pas. Le grand paradoxe, c'est qu'il y a une très faible minorité de personnes qui soutiennent cette thèse, mais tous les lecteurs de journaux en ont entendu parler.

Sa médiatisation n'est-elle pas liée à l'impact psychologique, que vous sous-estimez peut-être, du 11 septembre sur les Américains et leur besoin d'obtenir une réponse à la question que pose George Bush : " pourquoi nous hait-on " ?

Ce thème a eu du succès parce qu'il est venu donner une grille de lecture, à un moment où le monde en manquait. On pensait que la fin de la guerre froide allait amener la paix, et on voit les guerres dans les Balkans et la guerre du Golfe. Le thème du choc des civilisations a donné une grille d'explications universelles et générales, alors que l'on manquait de repères. Effectivement, le 11 septembre lui a donné une nouvelle vigueur : les attentats ont été commentés dans l'optique " est-ce une illustration ou non du choc des civilisations et comment doit-on y répondre ". Mais par rapport au choc des civilisations, il y a deux erreurs à ne pas commettre : la première est penser qu'il est inéluctable, la seconde est de penser que, comme cela serait horrible, cela n'arrivera jamais. Tout dépendra des décisions qui seront prises. Il faut notamment combattre l'idée, contenue dans le concept du choc des civilisations, que l'islam est une civilisation plus sanglante que les autres. L'étude du vingtième siècle ne le prouve pas : entre les guerres mondiales, le goulag, le grand bond en avant chinois, le Rwanda et le Cambodge, on ne trouve pas beaucoup de traces d'islam. Les notions de guerre contre la terreur ou de quatrième guerre mondiale, deux expressions qui sont employées indifféremment, sont venues coiffer le concept de choc de civilisation. Dans la mesure où ce concept est connoté comme politiquement incorrect, la guerre contre la terreur vient le relayer : personne ne peut s'y opposer. Si vous êtes contre la guerre contre la terreur, c'est donc que vous êtes pour la terreur, pour le terrorisme. C'est pour cela que ces thèses ont un succès assez important. Entendons-nous bien, il ne s'agit pas de nier la nécessité de lutter contre le terrorisme, mais bien plus les formes que prend l'actuelle lutte contre le terrorisme, menée par l'administration américaine. C'est ce qui sépare la majorité des Européens des Américains. Les Européens pensent que la sur-utilisation des moyens militaires et le recours systématique à la guerre conduisent à nourrir le terrorisme plutôt qu'à le combattre. Le fait que le nombre d'actes de terrorisme a été multiplié par quatre depuis la guerre d'Irak montre que la guerre contre le terrorisme n'a pas été un succès. Les partisans de la quatrième guerre mondiale utilise aussi cet argument, en disant que la guerre froide a aussi été un combat de longue haleine : " Peu importe si nous avons des défaites ponctuelles, ce n'est pas maintenant qu'il faut juger le résultat de nos actions, ce sera seulement à la fin de la guerre ". Mais c'est comme un bateau qui voudrait atteindre l'horizon et, plus il s'en rapproche, plus il s'en éloigne. On l'entend bien d'ailleurs dans les discours de Bush. A chaque fois, il évoque deux éléments contradictoires : à la fois " mission accomplie " et " nous sommes entrés dans une bataille de longue haleine ". Mais si la première affirmation est vraie alors la seconde est fausse et inversement.

Pourquoi cette contradiction ?

Parce que la façon dont il veut mener cette guerre est une guerre sans fin. S'il répétait constamment que la partie est gagnée, il y aurait une certaine démobilisation et il n'aurait peut-être pas gagné les élections. En agitant le danger futur, il peut maintenir une certaine cohésion nationale et conserver un soutien international. Mais s'il disait que la victoire est pour dans très longtemps, les gens se détourneraient aussi de lui. En faisant ce double discours, il essaie de satisfaire les attentes immédiates et lointaines de la population.

Si vous contestez la thèse du choc des civilisations, vous estimez néanmoins que le conflit israélo-palestinien contient les germes d'un affrontement entre le monde occidentale et monde oriental. Ne surestimez vous pas ainsi les risques de ce conflit ?

Tout d'abord, si le conflit israélo-palestinien était résolu, on n'en aurait pas fini, pour autant, avec le terrorisme. On ne peut pas résumer les contradictions du monde à ce seul conflit. Mais je pense néanmoins qu'il est devenu le plus important. En fait, je me suis d'abord demandé pourquoi Huntington ne consacre que 45 lignes à ce conflit, alors que Bernard Lewis, dès les années 1960, met en garde l'Occident en affirmant que le conflit israélo-arabe est un choc des civilisations. Il est vrai le conflit israélo-palestinien est mineur géographiquement et en terme d'intensité militaire. Il y a eu 4500 morts depuis septembre 2000 : si on le compare au Darfour, à la Tchétchénie ou à l'Afrique des grands lacs, ce n'est pratiquement rien. Mais l'importance symbolique et la perception, qui en naît, est maintenant devenue majeure. Et cela a changé. Il y a une vingtaine d'années, c'était un conflit parmi d'autres avec des racines locales et l'un des moyens pour les USA et l'URSS de se jouer de leur rivalité au niveau mondial. Il était enkysté dans le conflit est-ouest. Le paradoxe aujourd'hui, c'est qu'il est moins étendu, puisqu'il est devenu un conflit israélo-palestinien et non plus israélo-arabe, mais il a pris de l'importance.

Le fait d'en faire un événement clé d'un éventuel choc des civilisations et le fait de dire que selon la façon dont le règlera on avancera ou pas, c'est bien sûr une opinion personnelle, mais je ne le décrète pas. Je le fais en m'appuyant sur les déclarations non seulement de tous les dirigeants arabes et musulmans, y compris proaméricains, comme le président pakistanais Musharaf, et de dirigeants occidentaux proche des Américains comme Tony Blair, qui disent que si l'on veut combattre le terrorisme il est urgent de résoudre le conflit israélo-palestinien. Le fait de dire que ce conflit a une importance qui est amplifiée par rapport à sa réalité n'est pas une invention, c'est le constat de ce que l'on peut lire ou entendre un peu partout. Comment peut-on l'expliquer ? Dans les autres conflits, le monde occidental est extérieur. Alors que là, ce que reproche le monde arabe et musulman au monde occidental, et plus particulièrement aux Etats-Unis, c'est de mener une politique qui permette au conflit de se prolonger et d'être uniquement aux côtés d'une seule partie, Israël, de ne faire aucune pression sur Israël, de ne pas avoir une position équilibrée : d'être finalement une sorte de co-belligérant avec Israël. C'est pour cela qu'il a pris une importance plus grande. Dernier facteur d'explication, le développement des chaînes satellitaires arabes a crée une opinion arabe qui dépasse le cadre national. Même si c'est un sentiment subjectif, c'est devenu une réalité objective : ce conflit fait conscience commune dans l'ensemble des pays arabes.

Les gouvernements des pays arabes n'utilisent-ils pas ce conflit pour occuper leur propre opinion publique d'une part, et d'autre part pour faire pression sur les Etats-Unis ?

Les pays arabes instrumentalisent le conflit d'abord vis-à-vis de leur population, parce que temps que les opinions se mobilisent sur ce sujet, il y a moins d'espace pour la protestation sur des questions de politique interne. Ce conflit sert d'exutoire aux opinions publiques arabes quand elles n'ont pas un champ politique suffisant pour s'exprimer. Par rapport aux Américains, les pays arabes en jouent, mais ils ne peuvent le faire que si c'est le facteur principal pour les Américains. Donc s'ils en jouent c'est bien aussi parce que les Américains en font une priorité dans leurs relations avec d'autres pays.

Le soutien indéfectible, que vous dénoncez, des pays occidentaux envers Israël ne s'explique-t-il par leur sentiment de culpabilité après l'holocauste, ce qui rend toute critique quasiment impossible ?

Cela a joué, mais pas seulement. Il y a le fait que le régime politique israélien est comparable aux sociétés occidentales, alors que la démocratisation est encore un projet d'avenir dans les pays arabes. Il y avait aussi, à une certaine période de l'histoire, le sentiment, notamment en France, qu'on s'alliait à Israël parce que le monde arabe était l'ennemi commun. Tout cela a pu jouer à un moment donné, mais ce n'est pas cela qui explique la prolongation du conflit. On aurait très bien pu avoir un Etat d'Israël qui puisse vivre en paix et être reconnu par ses voisins. Dans un premier temps, ce sont les pays arabes qui prônaient la destruction d'Israël. Maintenant, je pense qu'il y a une reconnaissance de facto et l'engagement d'une reconnaissance d'Israël par les pays arabes. Donc je ne pense pas que ce conflit soit inévitable. Ce qui le rend d'autant plus douloureux. C'est l'un des conflits les plus anciens de la planète alors que tout le monde dit qu'il faut le régler. Paradoxe supplémentaire, sur l'issue du conflit, il y a maintenant consensus : à la fois des acteurs régionaux et de la communauté internationale. Ce qui n'était pas le cas au moment de la signature des accords d'Oslo : a l'époque il y avait encore une majorité d'Israéliens hostiles à la création d'un Etat palestinien. Sur le principe aujourd'hui, les Israéliens sont majoritairement favorables à la création de cet Etat, sous certaines conditions bien sûr. Sur l'issue du conflit, deux Etats vivant cote à cote, reconnus, avec Jérusalem partagé en deux : ce schéma est accepté par une majorité d'acteurs locaux et internationaux. Pourtant il y a toujours une difficulté d'aller vers cela, ce qui suscite des réactions d'aigreur supplémentaire de la part du monde arabe.

Comment expliquez-vous cette incapacité à faire la paix ?

C'est un problème de confiance. Les Israéliens ne font pas confiance aux Palestiniens. Ils pensent que leur but ultime est encore de ne pas s'accommoder de l'Etat israélien. Il y a donc cette crainte que faire des concessions est un facteur de faiblesse et que l'on ira de concessions en concessions. Il y a insuffisamment de confiance des Israéliens vis-à-vis des Palestiniens pour faire le pari de la paix, pour faire le pari de se retirer des territoires occupés et appliquer la feuille de route à son échéance prévue. Dans tout conflit il y a toujours trois solutions. La solution militaire : mais ni les Palestiniens ne rejèteront les Israéliens à la mer, ni les Israéliens chasseront tous les Palestiniens des territoires. La solution militaire est une illusion et le début de son application susciterait un embrasement général. La solution négociée entre les deux protagonistes : ils se parlent, peuvent se mettre d'accord sur les objectifs, mais ils ont manifestement du mal à trouver un accord concret. Il faudrait donc une pression extérieure pour conduire les uns et les autres au résultat. Or ce que l'on peut constater, et c'est ce qui crée aussi un peu de rancœur, c'est que les pays occidentaux n'exercent pas de pression sur Israël. Le seul qui puisse garantir la sécurité à Israël ce sont les Etats-Unis. Mais aux Etats-Unis, le gouvernement et sa population ne considèrent pas qu'Israël occupe des territoires : ils considèrent qu'Israël est le bastion avancé de la lutte contre le terrorisme. Pour les Etats-Unis, le problème numéro un est le terrorisme et donc Israël peut légitimement demander la fin des actes de terrorisme avant d'ouvrir les négociations.

La solution ne peut donc venir que d'une évolution du gouvernement israélien ?

Ariel Sharon a déjà pris une initiative courageuse avec le retrait de Gaza. Il faut voir maintenant comment cela va se traduire concrètement sur le terrain. C'est la grande question : est-ce le premier pas d'un retrait véritable des territoires occupés, ou est-ce un pas supplémentaire allant à une impasse et qui se traduirait pour Israël par un peu plus de sécurité en abandonnant Gaza tout en récupérant en même temps une partie de la Cisjordanie ? Mais on peut constater que tout en retirant 7500 colons de Gaza, Israël prévoit la construction de 3500 logements en Cisjordanie : on peut penser que le second scénario a plus de crédibilité que le premier. En même temps, ce qui est frappant, est qu'au sein de la population israélienne il existe de nombreuses forces qui luttent, de façon beaucoup plus active qu'auparavant, en faveur de la reconnaissance des droits des Palestiniens. Et ils le font avec deux motivations : des convictions morales et le sentiment qu'Israël trahit les valeurs du sionisme. Malheureusement, on ne les écoute pas et on ne les aide pas assez pour leur permettre de faire pression sur leur gouvernement.

Comment jugez-vous l'évolution de la situation depuis le décès de Yasser Arafat ?

J'étais très optimiste en décembre - janvier quand il y a eu la mise en place des trois nouveaux gouvernements (en Palestine, en Israël et aux Etats-Unis). Maintenant, ce que l'on peut craindre c'est qu'Abou Mazen soit " arafatisé " : que les Américains et les Israéliens lui demandent de plus en plus de chose, sans lui en donner les moyens de les réaliser, et qu'ils fassent dépendre de l'exécution de ce qu'on lui demande le reste des négociations. Il y a un risque de le mettre de plus en plus en cause, en jugeant qu'on en peut pas compter sur lui pour lutter contre le terrorisme. Et donc de refuser de négocier avec lui ou d'aller plus loin dans les négociations au nom de son inefficacité à réaliser ce qu'Israël lui demande.

Quel rôle peut jouer l'Europe dans la résolution de ce conflit ?

L'Union européenne est jugée comme étant trop pro arabe aux yeux des Israéliens. Ce qui est contestable car l'Europe, qui est le premier partenaire commercial d'Israël, n'a jamais mis en place de sanctions à son égard. Mais l'Europe a fait un progrès : pendant de longues années une partie des gouvernements européens considéraient aussi Israël comme le bastion avancé de la lutte contre le terrorisme, de la même façon qu'Israël était vu, dans les années 70, comme le bastion avancé dans la lutte contre le communisme. Ce n'est plus le cas aujourd'hui : Tony Blair dit la même chose sur le conflit que Jacques Chirac. C'est un dossier sur lequel l'Europe, avec lenteur, fait entendre sa voix. Mais il y a une tendance à une implication plus importante de l'Europe. Il sera d'ailleurs intéressant de voir comment Tony Blair va s'impliquer maintenant dans le dossier : avant et après les élections américaines, avant ses propres élections, il a justifié l'engagement militaire britannique aux côtés des américains comme un moyen d'influencer la politique américaine. On va voir ce qui en est véritablement maintenant. Il y va de sa crédibilité.

Pascal Boniface / Le nouvel économiste / 27 mai 2005



Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS