
Valérie Niquet, spécialiste de la Chine à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), revient sur les manifestations antijaponaises, souvent violentes et racistes, qui se sont déroulées ce week-end dans dix villes chinoises, avec l'appui tacite des autorités chinoises. Présentées comme "spontanées" par Pékin, elles étaient ostensiblement motivées par l'homologation par le ministère de l'Education nippon de manuels scolaires minimisant les horreurs de l'occupation japonaise en Chine dans les années 30-40.
Qu'est-ce qui se cache derrière les manifestations antijaponaises en Chine ?
Le refus de la Chine de voir le Japon occuper un siège permanent dans un futur Conseil de sécurité de l'ONU. La réforme du Conseil de sécurité est débattue depuis dix ans. Mais, cette année, il semblait que les choses puissent se débloquer, et que le Japon puisse obtenir ce siège permanent, qu'il attend depuis longtemps. Mais la Chine veut conserver la position privilégiée qui est actuellement la sienne sur la scène internationale, particulièrement en Asie. Elle est le seul représentant asiatique et du Tiers-monde à disposer d'un droit de veto, et constitue un poids essentiel au Conseil de sécurité. L'arrivée de Tokyo, telle que le perçoit la Chine, risque de renforcer le camp "occidental" et des Etats-Unis, et d'accroître le poids politique propre du Japon. Cela signifie l'émergence d'un deuxième pôle asiatique concurrent, ce à quoi la Chine s'oppose depuis très longtemps. Jusqu'alors, Pékin préférait s'exprimer avec ambiguïté. Mais, comme les chances du Japon se précisent, c'est désormais affirmé. La semaine dernière en Inde, le Premier ministre chinois, Wen Jiabao, a déclaré à propos du Japon que "seul un pays qui respecte l'histoire, assume la responsabilité de l'hisoire passée et gagne la confiance du peuple d'Asie et du monde dans son ensemble peut avoir de plus grandes responsabilités au sein de la communauté internationale". En langage diplomatique c'est un non tout court.
Pourquoi Pékin a-t-il choisi une stratégie de crise ?
Il est vrai que Pékin peut user de son droit de veto pour bloquer l'accession du Japon à un siège permanent au Conseil de sécurité. Mais le gouvernement chinois préfère pour l'instant utiliser une stratégie qui consiste à dire qu'il "comprend les nécessités d'une évolution de l'ONU", tout en invoquant une pression de sa population tellement forte (manifestations, pétitions de plus de 20 millions de signatures sur l'Internet) qu'il ne peut ignorer les "sentiments du peuple chinois".
En bloquant le Japon, Pékin ne bloque-t-il pas la réforme de l'ONU ?
Cette opposition chinoise fait qu'on semble effectivement s'orienter vers un nouveau report de la réforme de l'ONU. Ce blocage du Conseil de sécurité est très proche de ce qu'il pouvait être, en raison de la position chinoise, pendant la guerre froide. Ce qui donne une idée des limites de l'évolution du système chinois sur la scène internationale au niveau politique.
Les manuels d'histoire japonais révisionnistes ne sont-ils qu' un prétexte ?
C'est pour étayer son choix diplomatique que Pékin a ouvert le robinet de la contestation. Il s'agit de manipulation d'une population qui est depuis toujours chauffée à blanc contre le Japon.
L'interdépendance entre la Chine et le Japon n'est-elle pas une garantie que la crise ne dégénérera pas ?
La Chine est le deuxième partenaire commercial du Japon et Pékin a absolument besoin des fonds de développement japonais. Mais, quand on analyse les prises de décision chinoises, ont s'aperçoit que très souvent la rationalité économique ne pèse pas finalement très lourd face aux tensions idéologiques ou aux enjeux perçus par le régime comme une exigence de survie. On l'a vu sur la question de la levée de l'embargo européen sur les ventes d'armes à la Chine. Pékin n'a pas pu se retenir de passer une loi "antisécession" sur Taïwan qui est de nature à dissuader l'UE de lever ce même embargo.
Assiste-t-on à une montée de deux nationalismes concurrents ?
Pour le moment, le Japon ne réagit pas de manière très agressive. Mais il est vrai que la stratégie chinoise de pression permanente sur le Japon sur la question de son histoire, pousse Tokyo à ne plus céder et à s'affirmer davantage. Lorsqu'on évoque avec des analystes nippons la possibilité pour le Premier ministre japonais, Koizumi, de ne plus effectuer son pèlerinage annuel au temple de Yasukuni (où reposent les cendres de quatorze grands criminels de guerre, ndlr), ils rétorquent que c'est de plus en plus difficile, car un tel geste pourrait être interprété au Japon comme le résultat de pressions chinoises, ce qui serait mal accepté.
Valérie Niquet par Philippe Grangereau / Libération / 19 avril 2005
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