Ni les États-Unis ni l’Europe ne feront plier le pouvoir

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À l’Institut de relations internationales et stratégiques, Arnaud Dubien est spécialiste de la Russie et de la Communauté des États indépendants. Donc de l’Ukraine. À ce titre, il a rédigé les pages qui sont consacrées à ce pays dans L’Année stratégique 2005). Nous l’avons joint avant son départ pour Moscou.

Ce n’est pas la première fois que l’on parle de fraude électorale en Ukraine (1). Pourquoi, cette fois-ci, les gens descendent-ils dans la rue ?

Cette fois-ci, les enjeux sont plus élevés. Les Ukrainiens ont conscience que le scrutin présidentiel peut marquer un tournant dans la trajectoire politique de leur pays. L’orientation que choisira l’Ukraine va déterminer son avenir pour de longues années. Elle va jouer sur l’équilibre géopolitique de la région, d’où l’intérêt de la Russie, de l’Union européenne et des États-Unis.»

Le pays est-il séparé actuellement entre pro-russes et pro-occidentaux?

C’est plus compliqué. En Ukraine, les clivages sont linguistiques, religieux, historiques… La région de Lviv, en pointe dans la contestation, n’a pas le même passé que celle de Donetsk, intégrée dans la Russie soviétique dès le début. Au fond, la question fondamentale est celle de l’identité nationale ukrainienne. Or la réponse n’est pas la même à Lviv ou à Donetsk.

Les clivages sont très anciens et n’avaient pas été activés depuis l’indépendance de 1991. Malheureusement, à l’occasion de ce scrutin, les points de division ressurgissent. L’Ukraine est la parfaite illustration de la citation du cardinal de Retz: “On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment”. Pour un pays aussi divisé, il est parfois urgent de ne pas faire de choix aussi cruciaux entre l’Est et l’Ouest.

La pression actuelle des Américains et des Européens joue-t-elle?

Ce n’est pas la réaction de l’Union européenne ou de Washington qui va faire plier le pouvoir ukrainien. Le grand risque, c’est que tout cela se joue dans la rue.

Vous craignez un dérapage?

Le risque, c’est qu’il y ait des provocations. Ceci dit, les habitants font preuve de pas mal de sagesse. Les policiers sont assez peu visibles, à Kiev, et pour l’instant il n’y a pas eu d’affrontement direct. Chacun semble soucieux de ne pas commettre l’irréparable, même si on ne peut rien exclure à terme.

Quel est l’enjeu pour la Russie et son président, Vladimir Poutine?

L’Ukraine est un pays à part, pour la Russie. Pour des raisons économiques, stratégiques, mais surtout pour des raisons historiques et identitaires. L’interpénétration entre les sociétés russe et ukrainienne est immense. La moitié de l’Ukraine parle russe.

Côté russe, on estime que l’Ukraine, entre le IXe siècle et le XIIIesiècle, est à l’origine de l’histoire de la Russie. Cet État n’est donc pas perçu comme un pays étranger.

Poutine pourrait donc intervenir plus vigoureusement…

Je n’en suis pas sûr. Même si les intérêts en jeu sont colossaux. Ne serait-ce que parce que 90% du gaz russe exporté vers l’Europe occidentale transite par l’Ukraine. Pour Poutine, il s’agit surtout de faire en sorte que l’Ukraine ne soit pas hostile à la Russie.

La tenue de nouvelles élections pourrait-elle être la solution?

Juridiquement, cela paraît difficile, une fois que les résultats sont proclamés. La proposition a déjà été faite et rejetée. Je ne crois pas que le pouvoir ukrainien, qui s’est donné autant de mal pour l’emporter, accepte de faire revoter quelques jours plus tard.

Y a-t-il d’autres issues possibles?

Oui: une réforme politique, repoussée voilà quelques mois, qui affaiblirait les prérogatives du président. Pour l’instant, l’opposition n’est pas dans cet état d’esprit. Il s’agit pour elle de récupérer la victoire dont elle estime avoir été volée.

(1) Dans L’Année stratégique 2005, Arnaud Dubien écrit : « L’Ukraine ne fait pas exception à l’adage post-soviétique selon lequel l’issue d’un scrutin dépend moins du vote que de la manière de compter les bulletins.»

Arnaud Dubien par Yves Smague - La voix du Nord - 26 novembre 2004