Les conflits asymétriques

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Qu'est-ce qui a caractérisé la seconde guerre mondiale par rapport aux autres conflits du XXè siècle ?

La seconde guerre mondiale est le dernier exemple à grande échelle d'une opposition entre Etats. Cette opposition a été rendue possible non pas du fait de la confrontation des intérêts des différents Etats, mais de la confrontation des différents modèles : les fascistes, les démocraties occidentales, le régime communiste. C'est en cela que cette guerre diffère des conflits précédents, et cela ne s'est jamais renouvelé par la suite. Pendant quatre à cinq ans, cela a mobilisé l'ensemble des ressources nationales des Etats, donc on a parlé de guerre totale. Si les Etats-Unis ont tardé à entrer dans le conflit, c'est justement pour cette raison. Le principe d'opposition des idéologies s'est maintenu après la guerre, mais il n'a jamais repris forme sur le terrain de façon aussi majeure. Au contraire, on a eu un abaissement de l'engagement des puissants et on a assisté à des conflits dits de basse intensité.

Est-ce qu'il pourrait encore y avoir une guerre totale ?

Non, les innovations technologiques ont rendu le principe de la guerre totale hors sujet. Ce n'est pas la nature des belligérants qui a changé, mais leurs capacités de destruction. Dès 1945 et surtout à partir de 1949 avec le premier essai soviétique, la capacité nucléaire a rendu la guerre totale improbable, car un conflit mondial signifierait la fin du monde. On peut dire a posteriori que dès 1945, le principe d'une troisième guerre mondiale était caduque.

Quel a été l'impact du 11 septembre 2001 ?

C'est le reflet d'une tendance beaucoup plus lourde. On est désormais dans une logique où le faible essaie de se mettre au niveau du grand. C'est ce que l'on a vu pendant la guerre froide où les soviétiques courraient derrière les Etats-Unis. Ils ont atteint à certains moments une symétrie totale, mais à aucun moment ils n'ont eu une capacité supérieure. C'était le principe de la course aux armements. Ca ne sert à rien. En ciblant des attaques, type 11 septembre, ou récemment l'attentat en Tchétchénie, l'impact de leurs coups est tout aussi fort. Si les USA avaient envoyés 100 000 soldats de plus en Irak, ca n'aurait rien changé, ils auraient eu un Américain décapité.

C'est désormais le modèle du fort contre le faible qui prévaut ?

Depuis la seconde guerre mondiale, et plus encore depuis les guerres de décolonisations, on constate qu'il y a une asymétrie entre les belligérants. On a d'un côté des démocraties occidentales qui disposent de capacités énormes et qui ne veulent pas, à ce titre, s'engager dans un conflit mondial. Prenons l'exemple du Vietnam. Il y a eu 54 000 morts. C'est beaucoup, et en même temps ce n'est pas signifiant par rapport à ce que pouvaient faire les Etats-Unis comme dégâts. On peut faire le même constat pour l'Irak aujourd'hui.

De l'autre côté, on a les nouveaux adversaires des grandes puissances, qui ne sont plus des grandes puissances. On a donc un fort, qui ne s'engage que de façon modeste, et un faible qui, par contre, pratique la guerre totale. Pour reprendre l'exemple du Vietnam, les vietnamiens, eux, étaient dans une logique de guerre totale. Et aujourd'hui le traumatisme est infiniment plus important de leur côté. Donc, d'un côté on a un adversaire qui fait la guerre pour sa propre survie et de l'autre pour faire avancer ses idées ou son modèle.

Le poids de l'opinion publique influe également sur les stratégies désormais…

Effectivement, s'engager aujourd'hui dans une guerre, ce n'est pas simplement supposer un sacrifice humain et des coûts élevés en matière de matériels, mais c'est aussi supposer des remous tout à fait considérables dans l'opinion publique. Le conflit au Proche-Orient en est une illustration parfaite.

Les bombardements de la Seconde Guerre mondiale ont provoqué un nombre démesuré de pertes civiles. Désormais, les grandes puissances, essentiellement pour des questions d'image, tendent à réduire les pertes. C'est le concept américain de " Zéro mort ". On ne tolère pas des pertes en trop grand nombre. On le voit bien avec le décompte journalier des victimes en Irak. Pourtant, ces pertes sont très limitées quand l'on pense qu'il y a quand même eu une invasion. Lors de la guerre du Kosovo, il n'y a eu aucune victime dans les forces de l'OTAN.

Parallèlement, vient se greffer le principe " zéro zéro mort ", idée selon laquelle, à côté des pertes limitées doivent venir s'ajouter des dommages collatéraux les plus réduits possibles. On va miser sur des armes de précision, sur des services de renseignements permettant de localiser les forces de commandement de l'adversaire afin de les neutraliser, plutôt que de les détruire. C'est la logique des grandes puissances occidentales. De l'autre côté, à l'inverse, les adversaires faibles s'engagent de plus en plus dans la guerre. Le civil passe du statut de victime de la guerre à celui d'acteur. Ainsi, aujourd'hui, quand on fait la guerre contre l'Afghanistan, face aux forces de la coalition, on retrouve non seulement des résidus de l'armée afghane, mais aussi une horde de civils extrêmement déterminés à aider les talibans. Aujourd'hui, on peut se demander si ce ne sont pas les Irakiens qui sont plutôt en guerre contre les USA.

Barthélémy Courmont - Tf1.fr - 10 juin 2004




Barthélémy Courmont
Chercheur à l'IRIS