
Chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques, Arnaud Dubien est plus particulièrement chargé des Etats de l’ex-URSS. C’est à ce titre qu’il a rédigé le chapitre consacré à ces pays dans L’Année stratégique 2004. Il nous en dit plus sur la Géorgie et sur ces Etats.
Etes-vous étonné par ce qui se passe en Géorgie ? Ce qui est étonnant, c’est l’accélération des événements, depuis vendredi. On avait l’impression, la semaine dernière, que le pouvoir de Chevardnadze était sauvé. Qu’en l’absence de pressions extérieures très fortes, il arriverait à s’en sortir et que la fraude massive enregistrée aux élections serait oubliée. La constatation de la fraude par les Etats-Unis a changé la donne et encouragé l’opposition à redoubler d’efforts pour renverser le pouvoir en place.
Deuxième chose étonnante : le rôle joué par la Russie qui entretient pourtant depuis le milieu des années 90 des relations très conflictuelles avec la Géorgie. On s’attendait à ce qu’elle soutienne Chevardnadze pour renforcer ses positions dans le pays. Au contraire, elle a joué un rôle très positif en parvenant à éviter un bain de sang. Moscou a été la première à réagir alors qu’on pouvait imaginer qu’elle avait beaucoup à perdre avec un changement de pouvoir. On peut imaginer que les nouveaux dirigeants n’oublieront pas ce rôle constructif.
Cette révolution de velours peut-elle gagner les autres pays de l’ex-URSS ? Il y a plusieurs exemples en Ukraine, au Turkménistan, où on peut s’interroger sur le caractère transposable des événements de Géorgie. Dans beaucoup d’Etats, une transition, une élection présidentielle ou un changement de régime sont à l’ordre du jour.
Prenons l’exemple très intéressant de l’Ukraine. Lors des élections législatives de mars 2002, un régime autoritaire a réussi à obtenir un parlement à sa botte alors qu’il avait perdu les élections en dépit d’un mode de scrutin qui lui était très favorable. Cela risque de donner des idées à la fois à l’opposition et au pouvoir en place qui a vu comment un régime pouvait s’effondrer.
Il y a aussi l’Azerbaïdjan, où les élections ont eu lieu il y a un mois. L’opposition azérie pourrait reprendre du poil de la bête. Le contexte est comparable : un régime autoritaire, une population qui vit dans des conditions absolument épouvantables, une corruption massive. L’expérience géorgienne pourrait également se transférer au Kazakhstan, qui présente beaucoup de points communs avec la Géorgie et l’Ukraine.
Ces républiques, indépendantes depuis plus de dix ans, s’en sortent-elles bien ? Lorsqu’on prend les quinze anciennes républiques soviétiques, il y en a trois qui réussissent très bien, ce sont les pays baltes. La Russie est vraiment à part, et s’en sort mieux que les autres. Si on fait un classement économique, les trois baltes étant hors concours, on a en tête la Russie puis la Biélorussie puis le Turkménistan, qui dispose d’une rampe gazière importante. En général, les anciennes républiques s’en sortent mal, voire très mal.
La Russie joue-t-elle encore un rôle dans ces pays ? C’est une question assez compliquée. En gros, il y a des pays qui sont très proches de la Russie, comme la Biélorussie, l’Arménie, le Kazakhstan, le Tadjikistan ou le Kirghizstan. A l’inverse, d’autres pays cherchent à se rapprocher de la prospérité occidentale : l’Ukraine, la Géorgie, l’Azerbaïdjan.
Mais la Russie – Etat le plus fort avec une économie qui reprend – restaure depuis deux-trois ans ses positions.
Arnaud Dubien par J. Bels - La Voix du Nord - 25 Novembre 2003
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