
Pourquoi parle-t-on d’une crise ivoirienne depuis dix ans alors que jusque là ce pays faisait figure de réussite en Afrique de l’Ouest? Cette crise s’explique par plusieurs phénomènes qui ont tendance à se conjuguer. En 1993, Félix Houphouët-Boigny, qui avait réussi tout le temps de son règne à étouffer les contestations ethniques et politiques, décède. Une démocratisation de la Côte d’Ivoire est alors décidée. Mais son successeur, Henri Konan Bédié, n’a pas le même poids politique et les contestations qui peuvent désormais s’exprimer plus librement deviennent très vives. De plus, la situation économique se dégrade. Les cours de cacao, dont la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial, sont en baisse. Dans ce contexte déterioré, les principaux leaders politiques désignent comme bouc émissaire les nombreux étrangers (Burkinabés, Maliens, Guinéens) qui, attirés par la relative prospérité des années 70-80, sont venus s’installer en Côte d’Ivoire. Et, par amagalme, ce sont les gens qui habitent le Nord du pays qui sont désignés comme responsables. Le concept d’«ivoirité» voit ainsi le jour.
Le 19 septembre 2002, une tentative de putsch a eu lieu contre le président Gbagbo qui avait été élu deux ans plus tôt. Sait-on aujourd’hui qui sont les rebelles et comment ils ont agi? Il reste encore des zones de flou. Mais, ce qui est sûr, c’est que d’anciens militaires qui avaient soutenu Robert Gueï lors de son putsch réussi de 1999 ont été contraints de quitter l’armée, un an plus tard, lorsque Laurent Gbagbo a gagné les élections. On retrouve de ces anciens cadres militaires dans les trois mouvements rebelles. Ce qui était également marquant dès le début du putsch de l’an dernier, c’était leurs uniformes et équipements neufs. Ils allaient même jusqu’à acheter leur nourriture. Seul un Etat pouvait financer une rébellion aussi bien organisée. Or, on sait que parmi ces militaires rebelles, nombre d’entre eux ont résidé au Burkina Faso ou au Libéria. Une tentative de déstabilisation extérieure n’est donc pas exclue. Ce que l’on peut également remarquer, c’est que le nord du pays souffre d’un manque de considération de la part du pouvoir et que ces rebelles sont pour la plupart originaires d’ethnies du nord du pays.
Pourquoi la France est-elle intervenue? Tout d’abord, la France est liée par son ancienne colonie par des accords de défense. Ensuite, la plus importante communauté française en Afrique réside en Côte d’Ivoire avec d’importants intérêts économiques. Enfin, il y a un risque d’extension du conflit à toute la zone. Au début, une force française d’environ un millier d’hommes est intervenue de façon classique avec pour mission la protection et l’exfiltration des ressortissants occidentaux. Puis, à partir de fin décembre, avec l’opération Licorne, elle s’est engagée plus avant. Aujourd’hui, appuyés par 1300 hommes de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, les 4000 soldats français sont engagés sur le front qui sépare forces loyalistes et rebelles. L’opération Licorne a permis un cessez-le-feu et d’éviter un bain de sang. Elle est appelée à durer jusqu’aux élections présidentielles de 2005.
Quel avenir pour la Côte d’Ivoire? Il est très difficile de se prononcer car la situation évolue presque au jour le jour. Ce que l’on peut constater de positif depuis les accords de Marcoussi en janvier, c’est qu’un gouvernement de réconciliation nationale a été mis en place avec un Premier ministre consensuel et qu’une loi d’amnistie a été votée. Par contre, les informations selon lesquelles les rebelles organisent la levée de l’impôt dans le nord sont inquiétantes. Autre sujet d’inquiétude: la nomination contestée des ministres de la Sécurité intérieure et de la Défense. Quant à la situation économique, la guerre ne fait qu’empirer les choses. Bref, il y a autant d’éléments positifs que négatifs et plus de questions que de réponses.
Alain Antil par Erwan Guého - Nord Eclair - 20 septembre 2003
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