Seuls les casques bleus pourraient remplacer les soldats français

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Interview de Fanny Chabrol, spécialiste des questions africaines à l’Institut de Relations internationales et stratégiques, de Paris.

Est-on face à une guerre civile, une guerre ethnique, une guerre religieuse ou un conflit d’intérêts économiques dépassant les Ivoiriens ?

C’est en train de devenir une guerre civile, puisque deux factions s’opposent avec des objectifs politiques clairement concurrents. Est-ce un conflit ethnique ou religieux ? Ce conflit a surtout des racines économiques et sociales…

C’est-à-dire ?

Depuis pus d’une décennie, la Côte d’Ivoire qui était autrefois un des pays les plus riches d’Afrique est entrée dans une récession gravissime : croissance négative, augmentation du chômage, suspension – pendant quelques années – de l’aide internationale… Le pays a moins de richesses à partager. Sur ce problème est venu se greffer une idéologie, expliquant que les « immigrés » ne sont plus les bienvenus maintenant que le miracle ivoirien est terminé. La question économique a été transposée sur un plan ethno-nationaliste.

Une thèse développée à l’origine par le pouvoir ivoirien ?

Tout à fait. C’est le président Konan Bédié qui avait pris la succession de Houphouët Boigny en 1993 qui a lancé le concept d’ivoirité. Son argumentation est de dire qu’il y a des Ivoiriens de souches – les ethnies du Sud et de l’Ouest – alors que les habitants du Nord n’auraient pas vocation à avoir la nationalité ivoirienne. Cette politique a eu des développements jusque dans la loi électorale, puisque le candidat du RDR, Allassanne Ouattara, a été exclu de la compétition présidentielle.

Les questions de frontières ou de nationalité ont-elles une réalité historique ?

Pas vraiment et le fait même de rechercher des justifications historiques au concept d’ivoirité montre à quel point celui-ci est illusoire. La Côte d’Ivoire a toujours vu transiter ou s’installer des populations de l’Est, de l’Ouest et du Nord. Les colonisateurs français avaient même déplacé des Burkinabé et des Maliens dans les plantations de cacao ou de café. Les frontières de la colonisation puis de l’indépendance, difficilement justifiables, ont été plaquées sur des réalités mouvantes.

Les multinationales ont-elle jeté de l’huile sur le feu ?

Il n’y a guère d’éléments en faveur de cette thèse, mais on peut constater des divergences politiques entre Ouattara, le libéral, favorable à la privatisation si besoin en faisant appel à des compagnies étrangères et Laurent Gbagbo, d’inspiration socialiste, favorable à une plus grande intervention de l’Etat.

Quel rôle jouent le Burkina Faso et le Libéria accusés de soutenir la rebellion ?

Ils le démentent officiellement mais des responsables de la rébellion ont été hébergés au Burkina Faso et la présence de Libériens est alléguée. Et on ne peut pas dire que le Libéria, pays sous embargo international, soit un Etat de droit. Mais la situation chaotique de la Côte d’Ivoire a pu attirer des groupes armés plus pour des raisons de banditisme que politiques.

Les autres pays de l’Ouest africain montrent peu d’empressement à régler le problème.

C’est le cœur du problème. La prise en main politico-diplomatique du conflit par la communauté des pays de l’Ouest Africain avait fait naître un espoir. Mais la force africaine de paix n’est toujours pas en place. Des divergences sont apparues notamment entre le Président Wade, du Sénégal et le Togolais Eyadema.

La France mène-t-elle une politique néocolonialiste ?

On ne pas dire cela. Bien sûr la France intervient à cause de son passé colonial, qui explique que 25.000 Français habitent toujours là-bas. Mais la France joue la neutralité autant que faire se peut. Elle n’est pas intervenue pour sauver un régime, mais elle reconnaît ce régime comme le veulent les relations internationales contemporaines, puisqu’il a été élu – même si mal élu. On voit à quel point la France est mal à l’aise devant le discours de Laurent Gbagbo, dont les actes contredisent les engagements : les autorités légales du pays violent elles-mêmes le cessez-le-feu. La France est dans une situation dramatique. Les soldats français sont d’abord venus pour protéger les étrangers. Ils devaient ensuite surveiller le cessez-le-feu, en attendant la force de paix africaine. Or celle-ci n’arrive pas et la situation se détériore.

La France qui préside depuis mercredi le Conseil de sécurité de l’ONU devrait-elle faire appel aux Nations Unies ?

C’est sans doute une voie à rechercher. On pourrait espérer une prise en considération du drame de la Côte d’Ivoire au niveau des Nations-Unies. Seule une force de cette ampleur pourrait remplacer les soldats français.

Propos recueillis par Daniel HOURQUEBIE - 1-10-2002 - La Dépêche du Midi