Le risque d'un retour au XIXème siècle, à la primauté de la force sur le droit

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Les petits déj’ de Nord Eclair

Nord Eclair : A propos des attentats : depuis le 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont de nouveau été visés, l’Allemagne l’a été à Djerba, la France au Pakistan et peut-être avec le pétrolier au Yémen. Désormais c’est l’Australie et la Grande-Bretagne à Bali. Tout cela serait-il planifié ?

Pascal Boniface : Ces attentats témoignent d’une hostilité de plus en plus importante vis-à-vis du monde occidental, de la part de certains milieux islamistes. Je dis bien certains milieux islamistes. Ils s’estiment plus faibles et donc, la seule façon de lutter est de mener une guerre asymétrique en utilisant le terrorisme : attaquer par surprise là où leur adversaire ne s’y attend pas.

N.E : Avec l’attentat de Bali, on entre dans une dimension particulière ?

P.B. : Il y a une dimension supérieure dans le sens où Bali est un lieu de rencontre des civilisations. Un pays considéré comme un havre de paix et non comme un fief intégriste. J’y vois une volonté de dire « chacun chez soi ! », « halte au tourisme dans les pays musulmans », « halte aux rencontres ».

N.E. : Après des tentatives d’attentats avortées contre des avions en Europe et aux Etats-Unis, les terroristes s’attaquent à d’autres types de cibles : pétrolier, bus, night-club… Vous y voyez un changement de stratégie ?

P.B. : Les attentats ont lieu n’importe où. Et on voit bien que les grandes réponses militaires et policières ne suffisent pas. Bien sûr c’est indispensable mais on aura beau consacrer la moitié de notre PNB de pays occidentaux à notre sécurité extérieure et intérieure, cela ne suffira jamais. C’est là où les USA font l’inverse de ce qu’il faudrait faire. Et quand ils apportent des réponses politiques, elles aggravent plutôt les problèmes…

N.E. : Les mouvances islamistes terroristes font-elles la différence entre les USA et les autres pays occidentaux ?

P.B. : J’ai du mal à parler à leur place ! On connaît le discours du Grand Satan et des Petits Satans. La Franc a-t-elle été visée directement dans l’affaire du pétrolier ? On ne le sait pas encore. A Bali, ce sont clairement les Occidentaux qui étaient la cible. L’alliance Etats-Unis/Europe présente des risques. Les Européens doivent en être conscients.

N.E. : N’y avait-il pas aussi dans les attentats de Bali, une volonté de déstabiliser un pays modéré ?

P.B. : Ce n’est pas seulement l’Indonésie qu va être déstabilisée. Des pays comme la Tunisie, le Maroc ou l’Egypte vont en subir les conséquences en matière de tourisme. Non seulement en apport de devises, de produit intérieur brut mais également en pertes d’emplois. Il y aura un impact sur les équilibres sociaux dans ces pays. L’onde de choc part de Bali mais sera beaucoup plus large, d’autant que personne n’associait la menace terroriste à ce pays.

N.E. : Avec quelles conséquences au-delà de l’impact économique ?

P.B. : Le tourisme mondial est facteur de connaissance, de circulation des gens et des idées, de rapprochement entre les peuples. Il faudra faire de la géopolitique avant de partir en vacances…

N.E. : Ne pensez-vous pas que l’attentat de Bali puisse accélérer les préparatifs américains contre l’Irak ? Qu’il y ait un lien entre les réseaux terroristes et le régime de Saddam Hussein ?

P.B. : Je ne suis pas sûr de ce lien. Les néo-conservateurs américains ne vont pas manquer de conclure « on vous l’avait bien dit !». Mais ce lien, à Bali, est aussi peu évident que celui de Saddam Hussein et les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis. Même la CIA a reconnu ne pas posséder de preuves d’une implication de Saddam dans ces attentats. En revanche, on peut se demander si la tension de la situation internationale, si les menaces qui pèsent su l’Irak n’ont pas radicalisé encore davantage ceux qui en veulent au monde occidental. Les bruits de bottes en Irak peuvent développer des foyers de terrorisme un peu partout.

N.E. Que sait-on véritablement de l’armement du régime irakien ?

P.B. : Aujourd’hui, on n’a pas de certitudes et il faut savoir de quoi on parle quand on évoque des armes de destruction massive. Qu’entendons-nous par là ? L’arme nucléaire bien sûr. Maies les armes chimiques et biologiques posent le problème de manière différente. Elles peuvent tuer bien après la fin des combats, comme les mines antipersonnel d’ailleurs. Et dans ce cas, on peut même considérer la machette comme une arme de destruction massive quand elle fait 800.000 morts dans une guerre civile en Afrique.

N.E. : On ne dispose donc que de très peu d’informations sur l’armement réel de l’Irak ?

P.B. : Jusqu’en 1998, quand il y avait encore des inspecteurs de l’ONU, ils pouvaient contrôler sur place les informations dont ils disposaient. Notamment ce qu’ils apprenaient de ceux qui ont fui l’Irak et ont parlé. C’est ainsi qu’un certain nombre d’équipements ont pu être détruits. Aujourd’hui on dispose d’images satellites et de renseignements mais sans vérification possible sur place, c’est beaucoup moins fiable. En 1998, lors de la reprise des bombardements en Irak, les inspecteurs de l’ONU ont fui le pays. Et quand ils ont voulu revenir, Saddam s’y est opposé. Aujourd’hui, il dit accepter leur retour. Il faut le prendre au mot. Maintenant que Saddam Hussein dit accepter les inspecteurs, les Américains répondent que le problème n’est plus tant les armes de destruction massive que le régime de Saddam Hussein.

N.E. : Ce qui n’est pourtant pas nouveau…

P.B. : Cela fait 25 ans que c’est comme ça ! C’est un régime horrible, depuis le départ. En 1988, quand Saddam Hussein a utilisé ses armes chimiques contre les Kurdes, ça n’a pourtant pas beaucoup dérangé les Américains. Et quand il les a employées contre les Iraniens, chacun s’en félicitait secrètement. Tous ces arguments avancés cachet quelque chose.

N.E. : Quoi ? Le Pétrole ?

P.B. : On assiste à la victoire de deux lobbies extrêmement importants aux Etats-Unis : le lobby pétrolier et le lobby militaire qui ont des intérêts communs. Intervenir en Irak c’est aussi faire main basse sur 11% des réserves pétrolières mondiales et mettre en place une administration provisoire. Cela permettrait de dire à l’Arabie Saoudite qu’elle n’a plus le monopole de la fourniture de pétrole aux USA. Depuis le 11 septembre, leurs relations se sont dégradées. On est loin de l’accord de 1945 par lequel les USA assuraient la protection de l’Arabie Saoudite en échange d’un accès à un pétrole bon marché…

SI ON VEUT FABRIQUER DES CLONES DE BEN LADEN…

N.E. : Que pensez-vous du plan révélé le week-end dernier par le New York Times et selon lequel les USA veulent mettre en place une administration provisoire comme ce fut le cas après la Seconde Guerre mondiale en Allemagne et au Japon ?

P.B. : Comparaison n’est pas raison. J’espère que l’Irak ne sera pas dans l’étant dans lequel était l’Allemagne et le Japon en 1945 ! Que les populations ne subiront pas de telles destructions ! Je vois mal le monde arabe et musulman accepter que les USA stationnent dans un pays arabe de façon durable. Si on veut fabriquer des clones de Ben Laden, c’est la voie toute tracée ! Ben Laden s’est conforté sur son opposition à la présence américaine en Arabie Saoudite.

N.E. : Cela, les USA ne le comprennent pas ?

P.B. : Le 11 septembre, ils ont compris qu’ils étaient vulnérables. Juste après, il y a eu une période d’ouverture à l’égard des autres nations. Quand les combats en Afghanistan ont cessé, ils se sont de nouveau sentis invulnérables. Il u a peut-être un besoin d’écraser l’autre pour ne plus être vulnérable soi-même.

N.E. : Et peut-être aussi une relation viscérale George Bush / Saddam Hussein ?

P.B. : Le complexe du fils qui veut terminer le travail du père ? L’entourage de George Bush père est lui même hostile à une intervention. Il y a peut-être un mélange de messianisme politique, de néo-interventionnisme, de question pétrolière, de lien avec Israël… mais il y a aussi l’aspect économique. La prochaine échéance majeure pour Bush, ce sont les élections de 2004. Si d’ici là, la bourse continue d’être brinquebalante, si l’économie ne se redresse pas… Les USA payent déjà le prix de l’effort de guerre avec un baril de pétrole qui a pris 5 dollars d’augmentation. Si ça devient trop lourd pour les Américains, je ne suis pas sûr qu’ils suivront ! Si la guerre produit plus d’instabilité que de stabilité, comment réagira la population américaine ?

N.E. : Les Américains n’ont-ils pas tendance à s’appuyer sur ce qu’ils sont parvenus à faire en Afghanistan et à croire qu’ils réussiront la même chose en Irak ?

P.B. : Il n’y a pas d’Hamid Karzaï en Irak. Les Kurdes seront-ils l’alliance du Nord de l’Irak ? Et les Chiites ? Ils ne rouleront pas pour les USA. En plus, on ne peut pas dire que la situation soit stabilisée en Afghanistan. Attention à ne pas avoir une lecture trop optimiste des modèles historiques.

N.E. : Et l’armée régulière irakienne ne peut-elle pas être tentée de renverser Saddam Hussein ?

P.B. : Ca arrangerait tout le monde et tant mieux si ça arrive. Et là, je me réjouirais d’un coup d’Etat militaire. Les Etats-Unis en rêvent un peu d’ailleurs, se disant que des militaires craignant d’être jugés complices de Saddam Hussein pourraient être tentés d’anticiper. Cela dit, depuis des années, le moindre général émettant un doute se retrouve immédiatement suicidé ! Les dictatures tombent quand elles relâchent leur pression. Saddam Hussein ne l’a jamais fait. Au contraire. C’est une dictature féroce. Et ce n’est jamais de l’extérieur qu’on fait tomber un régime. Sans oublier qu’il y a des gens, des classes sociales qui profitent du régime.

N.E. : Et si les Etat-Unis attaquent sans l’accord de l’ONU ?

P.B. : Ce sera le retour au 19e siècle, à l’époque où la guerre était un moyen normal de relations entre Etats. Cela effacera 100 de droit international pour réguler le monde.

N.E. : La mort de l’ONU donc ?

P.B. : Elle continuera d’exister, mais ce sera une coquille vide. Non seulement, cela signifie sa mort politique, mais également la mort d’un monde dans lequel le droit est plus important que la force. Il faut réguler le monde. Ce sera la paix par l’empire ou la paix par le droit.

L’EUROPE, UNE AUTRE VOIE ?

N.E. : Dans la crise irakienne, l’Europe ne montre-t-elle pas à nouveau les limites de son poids politique face aux Etats-Unis ?

P.B. : Si les USA sont revenus devant l’ONU, c’est quand même dû à un succès de la diplomatie française, appuyée par l’Allemagne. Je pense que l’Europe est assez forte pour incarner une autre voie. Cela dit, si les Etats-Unis veulent y aller, cela ne les empêchera pas. Ce qui comptera après, c’est le coût du cavalier seul. C’est pour cela qu’ils hésitent encore à le faire. Ils voient bien qu’il y a une opposition incarnée par la France à l’unilatéralisme.

N.E. : En refusant de réduire ses déficits structurels dès 2003 de 0,5 % du PIB, la France ne fait-elle pas cavalier seul en Europe ? N’y a-t-il pas un risque d’isolement ?

P.B. : Il n’y a pas que la France ! De nombreux pays européens cherchent à s’affranchir des règles budgétaires. Le problème est surtout qu’on a une façon un peu automatique de considérer l’Europe à 25, sans changer les règles prévues pour une Europe à 6 ! Et l’on remarque que les postulants à l’entrée dans l’Europe sont plus proches de Washington que de Paris ou Berlin.

N.E. : Pourquoi cette précipitation à vouloir intégrer ces pays ?

P.B. : Il y a la pression de ces pays, notre culpabilité morale : on se dit qu’on leur doit bien cela à partir du moment où ils fonctionnent en système démocratique normal…Là aussi, on avance comme sur un toboggan et il est trop tard pour dévier le circuit.

N.E. : Quelle architecture institutionnelle pour l’Europe dans ces conditions ?

P.B. : Je n’ai pas d’idée arrêtée là-dessus. En revanche, je suis sûr qu’une présidence tournante du Conseil de l’Union européenne comme actuellement, n’est pas possible. Partagée entre 25 pays, cela signifie que deux présidents français successifs pourraient ne jamais présider le Conseil. Ca n’a pas de sens. Je n’ai rien contre la Lettonie, la Lituanie, l’Estonie ou Malte, mais ça n’est pas sérieux !

N.E. : La mécanique ne peut être enrayée ?

P.B. : D’une part, i lfaut attendre les résultats de la Convention. D’autre part, si les Iralndais votent non au référendum sur le traité de Nice, il n’est pas valable. Ce qui change tout pour l’élargissement. La décision populaire irlandaise ne serait d’ailleurs pas forcément un cote à dimension politique. Les Irlandais qui ont profité des fonds structurels pour passer d’une économie agraire à une économie moderne peuvent ne pas vouloir partager le « gâteau ». Le problème n’est pourtant pas là. A chaque fois qu’il y a eu élargissement, il y a eu des craintes et ça a marché. Ma crainte est plutôt qu’au lieu de parvenir à une Europe plus puissante, on en arrive à une Europe impotente. La surcharge rend la mobilité européenne plus difficile.

N.E. : Comment percevez-vous l’attitude des USA face à l’élargissement de l’Europe ? Ils la craignent ? Ca peut les arranger ?

P.B. : Ce que les USA craignent, c’est une Europe puissante. Ils poussent à l’élargissement car plus elle sera élargie, plus leur marge de manœuvre sera importante. Ils considèrent l’Europe comme un grand marché ouvert à leurs produits.

N.E : Pensez-vous qu’il fallait rejeter la demande d’adhésion de la Turquie ?

P.B. : La Turquie a fait d’énormes efforts. Elle n’est pas encore tout à fait aux standards, en terme de démocratie, de respect des minorités et des droits de l’homme, mais il faut faire attention à ce que l’Europe ne se transforme pas en un club chrétien qui ne veut pas d’un pays musulman. Dans ce cas, la nature ayant horreur du vide, la Turquie se tournera ailleurs.

N.E. : Une Europe déjà parfois paralysée par la règle de l’unanimité pour prendre des décisions n’est-elle pas ingérable à 25 de ce point de vue ?

P.B. : Pour faire sauter la règle de l’unanimité, il faudra l’unanimité des 25…

CONFLIT ISRAELO-PALESTINIEN

N.E. : Est-ce que la crise entre l’Irak et les Etats-Unis modifie la donne pour Israël ?

P.B. : Apparemment, non. Les USA ont décidé de ne pas faire pression sur Sharon et Sharon a décidé de maintenir sa tactique uniquement militaire. La conjonction des deux est de l’huile jetée sur le feu de l’opinion arabe et musulmane. La guerre en Irak, au nom du respect du droit international, alors qu’Israël ne respecte pas les résolutions de l’ONU concernant les Palestiniens, renforcera les arguments de ceux qui disent « il y a deux poids, deux mesures , « on exige de l’un ce que l’on n’exige pas de l’autre ».

N.E : Dans le conflit israélo-palestinien, qu’est-ce qui permettrait de sortir de la crise ?

P.B. : Il faut que le gouvernement israélien reprenne la négociation. Bien sûr, il est légitime de se défendre militairement contre les attentats mais Sharon ne fait que cela. Tant que le gouvernement israélien ne sera pas convaincu qu’il faut redonner une perspective politique aux Palestiniens, rien n’avancera. Une solution uniquement militaire ne mène à rien, des deux côtés d’ailleurs : le Hamas ne jettera pas les Israéliens à la mer et l’expulsion de tous les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza est impossible.

N.E. : Et pendant ce temps, la situation se dégrade…

P.B. : A tous les niveaux : du point de vue humanitaire pour les Palestiniens, du point de vue économique tant pour les Israéliens que pour les Palestiniens, du point de vue de la sécurité. Et pendant ce temps, les ultra-radicaux se renforcent dans les deux camps. Tant qu’Ariel Sharon est convaincu du soutien indéfectible des Etats-Unis, il se dit qu’il ne risque rien.

N.E. : Une nouvelle génération de leaders palestiniens peut-elle actuellement émerger ?

P.B. : C’est possible. Mais le siège du quartier général d’Arafat a remis en selle le leader palestinien. Et les peuples, surtout s’ils sont occupés, n’acceptent jamais qu’on choisisse leurs dirigeants. Sur le terrain, ceux qui pourraient s’opposer à Arafat manquent d’espace et ceux qui disent qu’une solution politique n’est pas possible gagnent du terrain. Les successions se font toujours, même si Arafat ne l’a pas préparée et il y a, dans les rangs des leaders palestiniens, des gens qui sont prêts à la reprise des négociations.

N.E. : Ariel Sharon y est-il prêt lui ?

P.B : Pour l’instant, Ariel Sharon a intérêt à diaboliser Arafat. Il n’y a rien de tel pour renforcer son propre extrémisme. S’il se trouvait face à quelqu’un n’ayant pas le passé politique d’Arafat, ce serait beaucoup plus difficile de tenir le discours qu’il tient. Pour le moment, je ne vois pas de perspective d’amélioration.

N.E. : Et pendant ce temps, le Hamas se renforce ?

P.B. : La situation politique, le couvre-feu, l’accès difficile aux services de soins, les universités bloquées…tout cela renforce en permanence le Hamas. L’occupation militaire génère forcément des extrémismes.

Pascal Boniface
Directeur de l'IRIS

Propos recueillis par Erwan Guého, Sandrine Rimac-Hennion, Patrick Seghui et Florence Traulle le 16/10/2002.