
Fanny Chabrol, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques, est spécialiste de l’Afrique subsaharienne. Elle se penche ici sur les causes profondes de la crise actuelle en Côte d’Ivoire et sur le rôle que la France peut être amenée à y jouer.
Nord Eclair : Comment la Côte d’Ivoire est-elle passée du statut de vitrine de l’Afrique de l’Ouest à un pays au bord de l’asphyxie économique, menacé par la guerre civile ?
Fanny Chabrol : Le miracle ivoirien s’est écroulé progressivement. Il faut rappeler que le système économique développé par Houphouët-Boigny reposait sur des grandes plantations dont la production était exportée. L’appel à la main d’œuvre venant de pays voisins (Burkina Faso, Mali,...), massif, a participé à l'accomplissement du miracle . Mais au début des années 80, avec la chute des cours des matières premières (la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao) et la fin des préférences commerciales avec la France, la machine s’enraye. Résultat : un endettement massif de l’Etat qui n’arrive plus à faire face. Cette crise économique se double d’une crise politique. Avec le décès en 1993 d’Houphouët-Boigny, on assiste à une lutte de succession entre Henri Konan Bédié et l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, qui est écarté. Devenu président, Konan Bédié, en quête de légitimité et afin de se maintenir au pouvoir, lance le concept d'ivoirité (1) pour écarter son adversaire. L'ivoirité, en justifiant la mise à l'écart d'une partie de la population sur des critères ethniques, va conduire à avec une crispation grandissante de la politique ivoirienne. Les successeurs de Konan Bédié - le général Gueï et Laurent Gbagbo - ont malheureusement continué dans la même voie. D’ailleurs, la politique de réconciliation nationale menée par Gbagbo n'a en réalité porté ses fruits qu'à l'extérieur, avec la reprise de l'aide du FMI, de l’Union européenne et de la France, sans occasionner une véritable ouverture politique pour permettre la résolution des tensions sociales internes.
NE : Peut-on faire un lien entre cette situation dégradée et l’actuelle tentative de coup d’Etat ?
F.C. : il est évident que le contexte économique et social dégradé est la toile de fond de la mutinerie, le discours des soldats rebelles est d'ailleurs porteur d'un certain nombre de frustrations. La déliquescence de l'Etat, une armée en crise profonde, la crispation politique et les pratiques d'exclusion, notamment envers les étrangers, expliquent largement que la situation soit devenue à ce point explosive.
NE : Face à cette situation, quel peut être le rôle de la France dans son ancienne colonie ?
F.C. : La France essaie de s’adapter face à un gouvernement dont la politique, entre répression et discussion, est peu lisible. Le discours de Gbagbo complique la situation car il apparaît à bien des égards inadapté et en décalage par rapport aux efforts diplomatiques ouest-africains. C’est sans doute pour cela que la France n’a activé que partiellement les accords de défense communs et qu’elle ne veut pas s’engager plus avant dans ce conflit. Effectivement, en ayant des troupes sur place, le risque est qu’elle se trouve entraînée malgré elle dans le conflit et que ses militaires en s’interposant entre forces loyalistes et rebelles n’entérine la ligne de front et, avec elle, une partition du pays. Cela peut conduire à une redéfinition de sa présence sur place, d'autant plus que la France cherche avant tout à appuyer les efforts de dialogue et soutient la démarche de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest pour la paix.
NE : Y a-t-il un risque de déstabilisation de toute l’Afrique de l’Ouest ?
F.C. : Nous sommes déjà dans un processus de déstabilisation de la région. A partir du moment où un tiers de la population ivoirienne est d’origine étrangère et qu’elle subit des exactions et des brimades, à partir du moment où les pays frontaliers appellent leurs ressortissants à rentrer et que la situation aux frontières est tendue, il y a effectivement un risque d’embrasement.
Propos recueillis par Erwan Guého - NORD ECLAIR – 16/10/02
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