L'idée de frappes préventives était déjà codifiée dans la doctrine dite 'du fort au fou'

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Le Temps: L'idée de mener des actions "préventives" est-elle nouvelle?

Jean-Vincent Brisset: Non, le concept de frappes préventives était déjà codifié dans la doctrine dite "du fort au fou". Dans le contexte américain actuel, elle marque la défaite du lobby militaro-industriel, qui a construit sa puissance sur la croyance en une guerre conventionnelle en centre-Europe, et qui aimerait continuer à produire les matériels qui ont fait sa richesse. Elle consacre la victoire de ceux qui, soutenus par le secrétaire d'Etat à la Défense Donald Rumsfeld, voulaient au contraire adapter en profondeur l'outil militaire à ce qu'ils pensaient être la menace future. Cette remise à plat du système de défense américain est basée sur deux éléments: une protection quasiment impénétrable de l'espace américain, le fameux bouclier antimissile, et la capacité de projeter en dehors des frontières des vecteurs tirant eux-mêmes à distance de sécurité des munitions à très grande précision.

- Quelles formes pourraient prendre ces actions?

- Avant tout le renseignement. Les Etats-Unis disposent de trop d'informations parce que historiquement, ils ont fait le choix de tout savoir, mais en privilégiant les capteurs technologiques. Ils doivent donc se doter de moyens humains ou technologiques d'analyse plus performants, et améliorer la communication entre leurs différents services. Ce qu'ils ont commencé à faire: la CIA embauche et l'administration Bush vient de créer cet organisme unique chargé de coordonner l'ensemble des activités de renseignement. Ensuite, ces actions clandestines prendront des formes financières dont on apprendra l'existence dans quelques décennies. Parmi les grands perdants des fluctuations boursières actuelles, je ne serais pas surpris d'apprendre qu'il y avait des gens visés pour leurs menées anti-américaines. Les Etats-Unis entreprennent également de mieux protéger leurs vulnérabilités. On constate par exemple que les organismes gouvernementaux ont retiré d'Internet beaucoup d'informations technologiques qui permettaient de fabriquer des armes relativement puissantes.

- Sur un plan militaire, des opérations préventives supposent la mise en œuvre de quels types de moyens?

- Tout d'abord des moyens de renseignement perfectionnés, qui fassent qu'entre le moment où une cible est détectée et celui où elle est frappée, l'intervalle soit le plus réduit possible. La bataille de Rumsfeld porte là-dessus. Pendant la guerre du Golfe, vingt minutes séparaient dans le meilleur des cas le moment où un missile irakien SCUD sortait de son abri et était repéré, et celui où une bombe à guidage laser le frappait. En Afghanistan, ces boucles de décision, qui impliquent une intervention humaine, ont été réduites à 2-3 minutes. D'où ensuite l'utilisation de commandos formés à la désignation des cibles, de drones ou de satellites d'observation. Le corollaire, c'est le développement de munitions plus intelligentes, tirées à plus grande distance de sécurité, de moyens de guerre électronique, et le recours de moins en moins prononcé aux interventions terrestres, dont l'exemple afghan a montré qu'elles étaient inefficaces. Qu'il s'agisse de la première intervention des Rangers en octobre jusqu'à l'opération Anaconda.

- Quel serait le nouveau rôle dévolu à l'arme nucléaire?

- Atteindre des installations très profondément enterrées pour détruire les productions d'armements nucléaires, bactériologiques et chimiques. Car la température de la boule de feu dégagée par une telle arme garantit la stérilisation de tous les virus connus. Mais là encore, il s'agit d'un problème remontant aux années 1960 et qui s'est de nouveau posé pendant la guerre du Golfe. La bombe de 7 tonnes "Daisy Cutter", conçue au moment de la guerre de Corée pour dégager des clairières d'atterrissage et utilisée en Afghanistan contre les grottes d'Al-Qaida, remplit le même rôle. Ces deux armes étant au point, reste aux Etats-Unis à développer des vecteurs encore plus performants, capables de percer 50 mètres de béton ou de pénétrer à 300 mètres sous terre.

Directeur de recherche

Propos recueillis par Samuel Gardaz - Le Temps - 12/06/02