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La grande misère des think-tanks français

Absence d'intérêt de l'Etat, crise financière, éparpillement des forces : les centres français de recherche en géopolitque et en relation financière sont au plus mal. Alors que tous les grands pays soutiennent le développement de leurs organismes de recherche en défense et en relations internationales pour peser dans les grandes instances internationales, la France prend le chemin inverse.

L'année dernière, le ministère de l'Intérieur s'est inquiété de ne pas avoir de budget de recherche en matière de sécurité. La formation de la recherche stratégique de François Heisbourg a rédigé un rapport pour leur expliquer à quoi servait un tel budget et ce qu'il fallait prévoir. Résultat : aucune décision n'est prise. Bercy accordera peut-être des moyens financiers en 2005. Au même moment, la Commission européenne s'est posé les mêmes questions. Elle a réuni un comité d'experts qui lui ont remis leurs recommandations : les premiers appels d'offres vers l'industrie vont être lancés dans les semaines qui viennent. Il a fallu moins d'une année à Bruxelles pour prendre des décisions et les appliquer ! " Pour cet industriel, cette anecdote résume assez bien le peu d'intérêt porté par les pouvoirs publics hexagonaux aux " think-tanks " français. Et pourtant, ces instituts de recherche spécialisés dans les relations internationales et la défense sont des pièces essentielles dans le rayonnement diplomatique d'un pays et sa capacité à influencer les décisions prises dans les grandes organisations internationales. " L'évolution des relations internationales et de la vie des régimes démocratiques, consécutive à la fin de la guerre froide, à la libéralisation des marchés, à l'internationalisation des échanges et au développement des technologies de communication au cours de la décennie 90, ont modifié profondément les conditions dans lesquelles s'exerce la production des idées. Il apparaît désormais un marché international des idées sur ce que doivent être les politiques publiques et sur lesquelles s'exerce désormais une vive concurrence ", explique Pierre Lepetit, le directeur exécutif de l'Institut français des relations internationales (Ifri). Dans cet environnement, l'influence des think-tanks est primordiale : " Pour peser dans le débat international, un pays a besoin de capacités d'analyse des situations internationales et des évolutions politico-stratégiques, de capacités de production d'idées pour aider à la formulation de stratégies de politiques publiques, et de capacités à construire un consensus autour d'idées ou de projets "souligne Pierre Lepetit. Ainsi, les premières réflexions sur le réchauffement climatique ont été émises par des think-tanks américains dans les années 80 avant d'être au cœur des discussions internationales sur l'environnement une décennie plus tard. D'où la nécessité pour chaque pays désireux de jouer un rôle sur la scène internationale d'avoir des chercheurs reconnus et intervenant dans les comités d'experts internationaux.

Tous les grands pays, et de moins grands, favorisent donc le développement de ces think-tanks, supposés apporter des éléments de réflexion pour le débat public et des aides à la décision pour les gouvernements et les instances internationales. Brookings Institution, CSIS (Center for Strategic and International Studies), Hoover Institute, Rand Corporation à Washington; IISS (International Institute for Strategic Studies) à Londres; SWP en Allemagne… En France, trois instituts privés coexistent : l'Ifri, crée par Thierry de Montbrial en 1979 avec le soutien de Raymond Barre, alors Premier ministre ; la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), créée en 1990et voulue par Pierre Joxe, alors ministre de la Défense ; et l'indépendant Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) crée lui aussi en 1990et toujours dirigé par Pascal Boniface. Deux laboratoires universitaires sont aussi très actifs : le Centre d'études et de recherche internationales (Ceri), une unité mixte Sciences-Po CNRS dirigée par Christophe Jaffrelot, et le Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et d'études stratégiques (Cirpes), au sein de l'Ecole des hautes études en sciences sociales, dirigé par Alain Joxe.

Malgré la vivacité et la diversité de la recherche française en la matière, le secteur est en pleine paupérisation, à l'image de l'ensemble de la recherche en France. Une situation aggravée donc par l'absence d'intérêt de l'Etat pour ces centres. " La France est un pays où l4eta a toujours été au centre de la vie publique avec une administration persuadée d'avoir toujours raison et de tout savoir. Les think-tanks privés sont suspectés, a priori, de porter un jugement négatif sur l'Etat. C'est un problème culturel des élites "affirme un chercheur. " Dès la chute du mur de Berlin toutes les fondations américaines étaient présentes et ont fait passer un discours pro-américain. C'est une chose dont nous sommes incapables. En France, il y a le réflexe que ce n'est pas utile ", explique Pascal Boniface. Un manque de compréhension du monde que les pouvoirs publics partageraient avec les entreprises : " Elles n'ont pas encore compris que les pays dans lesquels elles s'installent ne veulent plus être considérés comme de simples clients, mais souhaitent développer une relation politique globale ", ajoute un chercheur. Et tous de s'inquiéter du recours de plus en plus fréquent de l'Etat et des entreprises à des sociétés de consulting, au détriment des études réalisées par les centres de recherche.

D'où un manque chronique de moyens accordés aux think-tanks français. " C'est un miracle d'arriver à ne pas paraître totalement ridicule à l'extérieur " constate François Heisbourg, le directeur de la fondation pour la recherche stratégique (FRS), en comparant les moyens dont disposent les centres privés français avec ceux de leurs confrères étrangers. La Brookings Institution, le principal centre indépendant américain, dispose ainsi d'un budget annuel supérieur à 35 millions de dollars (plus de 28 millions d'euros), et le CSIS, le moins riche, de 18 millions de dollars. En Allemagne, le SWP dispose d'un socle de subventions publiques de 9,8 millions d'euros par an. Même la Suisse se montre bienveillante envers les deux principaux " think-tanks " genevois : ils se partagent une quinzaine de millions de francs suisses (10 millions d'euros) d'aides publiques.

Rien de tel en France. le budget du principal centre, l'Ifri, est inférieur à 5 millions d'euros. L'équivalent du budget du principal centre de recherche de … Singapour ! Sur ce montant, l'aide publique pèse de moins en moins : alors que l'Ifri émarge sur le budget de Matignon, la subvention publique qu'il a reçue en 2003 s'est élevée à 1,5 million d'euros, en recul de 700 000 euros par rapport à l'année précédente. La situation est encore plus difficile à la FRS : un budget annuel inférieur à 2 millions d'euros, dont 350 000 euros versés par le ministère de la Défense. de son côté, l'Iris, dont le budget annuel atteint quelque1,4 million d'euros, a échappé de peu à une catastrophe financière d'an dernier. Pour compenser la faiblesse de l'aide publique, les trois centres courent après les contrats de recherche proposés par les pouvoirs publics nationaux ou des organismes internationaux. Et font appel au bon cœur des entreprises, qui ne sont pas nombreuses à s'intéresser aux activités des think-tanks.

A l'inverse des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et même de l'Italie où les nombreuses fondations privées ont un rôle actif dans le financement de la recherche, le secteur philanthropique français n'existe quasiment pas. Quelques progrès ont bien été faits avec la loi sur le mécénat d'août 2003, qui permet maintenant aux entreprises de défiscaliser 60% des dons versés à des œuvres d'intérêt général (catégorie qui s'applique aux centres de recherche). Néanmoins il est trop tôt pour savoir si ces nouvelles règles se traduiront par une augmentation des aides versées par les entreprises. Et les chercheurs français aimeraient bien que les systèmes étrangers de fondations privées totalement défiscalisées s'appliquent aussi en France. ce que refuse le ministère de l'Economie par crainte de voir diminuer trop fortement ses ressources fiscales.

En attendant, la faiblesse de ces moyens financiers empêche aussi les think-tanks français de disposer de moyens humains importants. Là où la Brookings Institution fait travailleur plus de 150 chercheurs, la FRS emploie une petite quarantaine de chercheurs, dont la moitié seulement bénéficie d'un contrat à plein temps. Avec un écart de salaires inquiétant sérieusement François Heisbourg, qui craint une expatriation des meilleurs. " Nos doctorants (Bac + 8) sont payés 2000 euros par mois. S'ils allaient à Londres, ils gagneraient trois fois plus, et cinq fois plus aux Etats-Unis. " Si la baisse des aides publiques se poursuit ou n'est pas compensées par un relèvement de l'effort privé, c'est donc la capacité des think-tanks français à intervenir dans les débats internationaux qui est ainsi menacée. " Si vous n'avez pas un budget suffisant, vous ne pouvez pas avoir les meilleurs chercheurs et vous n'êtes pas dans le débat " s'alarme Pierre Lepetit.

Pour faire face à la crise qui les frappe, des rumeurs de rapprochement circulent. Au gouvernement, certains aimeraient bien marier l'Ifri avec la FRS qui travaille dans deux domaines complémentaires : les relations internationales pour le premier et la défense pour la seconde. " C'est un moyen déguisé pour baisser à nouveau les subventions publiques ", s'insurge un chercheur. Si les responsables reconnaissent que l'éclatement du paysage peut leur être préjudiciable, aucun n'est toutefois prêt à faire le premier-pas. Jaloux de leur indépendance, chacun vante ses atouts, et met en avant sa sphère d'influence et son réseau international pour mieux éclipser le voisin. " Nous avons été sollicités à plusieurs reprises dans l'année dernière par des centres américains pour participer à des séminaires sur le Moyen-Orient et partager nos analyses sur la région ", souligne Pierre Lepetit, pour démontrer la reconnaissance internationale dont jouit l'Ifri. Sans oublier de mettre en avant l'indépendance, l'antériorité de son institut sur ses concurrents hexagonaux et sa volonté de devenir le premier think-tank européen.

François Heisbourg, qui préside aussi d'autres instituts en Europe, vante lui son équipe de recherche et s'interroge, faussement naïf, sur une baisse des activités de recherche de l'Ifri, qui, à l'écouter, serait devenu essentiellement un lieu de rencontres. Mais c'est surtout sur l'Iris et sur son directeur que se concentrent les tirs. Membre du Parti socialiste jusqu'en 2002, Pascal Boniface a provoqué un scandale, en reprochant à la direction du parti socialiste un manque d'esprit critique vis-à-vis de la politique du gouvernement Sharon. Une polémique qui s'est répercutée sur l'Iris, qui a perdu des sources de financement, et qui a provoqué le départ tonitruant de certains membres du conseil d'administration. La disparition de l'institut n'aurait pas déplu à ses concurrents. Mais cet état d'esprit, peu confraternel, traduit aussi l'absence de volonté des think-tanks français de travailler ensemble pour faire reconnaître leurs mérites. Quitte à voir se poursuivre et s'approfondir la crise dans laquelle ils se débattent.

Pascal Boniface - Le poil à gratter

Durant de longues années, Pascal Boniface a été le client rêvé des médias. Toujours prêt à répondre à une radio ou à publier une opinion dans la presse écrite, le dynamique fondateur de l'Iris avait réponse à tout. Un côté touche-à-tout non conformiste (contre la reprise des essais nucléaires, contre la réintégration de la France dans la structure militaire de l'Otan…), au point d'écrire un livre sur la géopolitique du foot à l'occasion du Mondial de 2002 que l'establishment parisien supportait difficilement de la part d'un individu qui n'avait fait aucune grande école - il est " juste " titulaire d'une thèse en droit international. Et puis, fait aggravant, il a installé ses bureaux dans le très populaire 11e arrondissement de Paris, au lieu d'être sur la très intellectuelle rive gauche. Plus de dix après avoir créé son institut avec " 20 000 francs " pour éditer son annuaire l'Année stratégique et s'être imposé dans le débat géostratégique en France et en Europe comme l'in des acteurs clés (il est membre du conseil consultatif pour les questions de désarmement de l'ONU), Pascal Boniface était alors au sommet. Sans pour autant être accepté.

Aussi quand a éclaté la polémique provoquée par son analyse sur le conflit israélo-palestinien à la veille de la présidentielle, le microcosme a cru tenir sa revanche en le faisant disparaître de la scène cet empêcheur de tourner en rond. Tout est parti d'une note interne qu'il a rédigée en 2001 pour la parti socialiste, dont il était alors membre et même le délégué national aux questions stratégiques. Reprochant à la direction du PS sa frilosité vis-à-vis d'Israël et son manque d'esprit critique de la politique menée par le gouvernement Sharon, il soulignait le risque de voir une partie du vote beur se détourner du candidat socialiste. Une analyse violemment contestée en interne et rendue publique. Lui valant une volée de bois vert et l'accusation - infamante - de dérives communautaristes. Pour sa défense, et après avoir démissionné du PS, Pascal Boniface publiait l'an dernier un livre, Peut-on encore critiquer Israël ? (Robert Laffont, avril 2003), relançant la polémique. Mais, ce qu'il n'avait pas prévu c'est que certains en profiteraient pour tenter de faire fermer son institut. " Il faut arrêter de maintenir en vie artificiellement cette boutique " dit d'ailleurs de l'Iris l'un de ses concurrents.

Le coup est passé près. Et cette menace, qui rode encore, a manifestement blessé Pascal Boniface, qui ne s'attendait pas à un tel retour de bâton. Un sourire un peu forcé montre qu'il n'a pas encore digéré cette mésaventure. Les croche-pieds de ses concurrents le font toujours réagir, tout en lâchant, amer : " ce n'est pas un milieu très sympathique ". ce qui ne l'empêche pas de savoir rendre ses coups. Une fois sur Thierry de Montbrial soupçonné de vouloir la mort de ses concurrents, " un libéral qui aime le monopole " ; une fois pour François Heisbourg, qui de son côté lui reproche ses prises de positions politiques. Malgré leur passé commun au PS et aux côtés de Pierre Joxe, les deux hommes se détestent cordialement et ne le cachant plus. Mauvaise nouvelle pour l'establishment : Pascal Boniface n'a pas perdu son franc-parler.

L'erreur d'analyses sur l'Irak

" Il s'agit d'un échec collectif. Un échec de la communauté occidentale du renseignement ; un échec analytique des inspecteurs de l'ONU ; un échec de la communauté des analyses ". Quand il évoque le dossier des armes de destruction massive supposées être détenues par l'Irak, François Heisbourg, le directeur de la FRS, ne pratique pas la langue de bois et reconnaît volontiers ses erreurs. Comme beaucoup de chercheurs, il était persuadé que le régime de Saddam Hussein avait reconstitué des stocks d'armes prohibées (biologiques et chimiques) et s'apprêtaient à s'en servir si les Etats-Unis tentaient de le renverser. Comme président de l'Institut international d'études stratégiques (IISS) de Londres, il avait même soutenu une étude de l'IISS publiée en septembre 2002 et démontrant leur existence. Une étude que le gouvernement Blair avait par la suite utilisée pour justifier son engagement militaire aux côtés des Américains. Dix-huit mois plus tard et alors qu'aucune AMD n'a été retrouvée, les think tanks américains et européens se demandent encore comment ils ont pu autant se tromper.

" L'étude de l'IISS expliquait quels étaient les faits et les hypothèses. Le problème est que la plupart des hypothèses étaient fausses " reconnaît aujourd'hui François Heisbourg. Pour tenter de comprendre comment l'Institut britannique, dont l'intégrité n'est mis en doute par personne, a pu se tromper, François Heisbourg a demandé à Rolf Ekeus " de faire l'analyse du processus d'analyse " qui a conduit l'IISS à se tromper. Président de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), ce diplomate suédois a été le patron de l'équipe d'inspecteurs onusiens en Irak juste après le premier conflit du golfe. Au-delà du cas particulier de l'Irak, François Heisbourg juge aussi cet examen important pour d'autres raisons. Jusqu'à présent, les instituts de recherches pouvait minorer une situation par excès de prudence et défaut d'informations. Or dans le cas de l'Irak, ils se trompaient en surévaluant la situation. Une surévaluation qui a provoqué un conflit. Le pire pour un chercheur qui, par ses travaux, tente plutôt de prévenir les guerres.

L'institut Choiseul, le petit dernier

Créé en 1999, l'Institut Choiseul est en train de s'installer sans le paysage français des think-tanks. Dirigé depuis l'an dernier par Pascal Lorot (membre de la commission de régulations de l'électricité et ancien chercheur à l'Ifri), cet institut s'est spécialisé sur les relations entre l'économie et les relations internationales. Avec un budget restreint de 500 000 euros et sans recevoir de subventions publiques, l'Institut Choiseul emploie six chercheurs, mais travaille avec une vingtaine d'autres. Pascal Lorot développe d'ailleurs sa sphère d'influence grâce à trois revues reconnues : Géoéconomie, et- surtout les deux titres repris à la Documentation française, Problèmes d'Amérique Latine et Maghreb-Machrek. Ce qui lui permet de fédérer les spécialistes français sur ces questions. Dans cette veine, l'Institut vient aussi de lancer une quatrième revue : Mondes chinois.

Thierry Gadault - Le Nouvel économiste - 26 mars au 1er avril 2004





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