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Armes irakiennes : l'embarras des spécialistes du désarmement

Plusieurs centres d'analyse stratégique se disaient, à l'automne 2002, convaincus de l'existence d'armes de destruction massive. Aujourd'hui, ils s'interrogent, reconsidèrent leurs travaux et dénoncent l'"instrumentalisation" dont ils auraient été l'objet par Washington et Londres.

Où sont les armes de destruction massive qui ont justifié l'entrée en guerre contre l'Irak ? Accusés de mensonges ou de manipulations, George Bush et Tony Blair sont sommés de s'expliquer. Et leurs services de renseignement sont sur la sellette. Mais la question est aussi posée à la communauté des spécialistes en désarmement. A l'automne 2002, plusieurs centres d'analyse stratégique concluaient à l'existence d'un arsenal de mort en Irak. Leurs diagnostics rejoignaient alors ceux de la CIA ou du Joint Intelligence Committee britannique.

"Les armes biologiques et chimiques existent bel et bien, et leur emploi est tout à fait possible en cas de guerre", affirmait ainsi François Heisbourg, président de l'International Institute for Strategic Studies (IISS) dans Le Monde daté du 10 septembre. La veille, l'IISS rendait public un rapport remarqué sur l'armement de Saddam Hussein. L'IISS estimait que le régime de Bagdad n'était pas en mesure de développer rapidement l'arme nucléaire mais que ses capacités en matière d'armement chimique et biologique demeuraient.

Ce rapport allait inspirer le gouvernement britannique pour constituer son "dossier réquisitoire" du 24 septembre sur les armes de destruction massive (ADM) irakiennes. Certains chercheurs ne masquaient pas leur opinion : "Il vaut mieux agir militairement contre l'Irak tant que ses capacités sont encore éloignées de ses objectifs que d'attendre qu'il soit doté de l'arme nucléaire", déclarait le directeur des études de l'IISS, Gary Samore, à CNN, le 9 septembre.

Aujourd'hui, ces mêmes experts sont contraints à de douloureuses révisions. Ceux qui étaient le plus convaincus de la présence d'ADM ne cachent pas leur "trouble" devant le "mystère" de l'arsenal irakien. Trois mois après la chute de Bagdad, aucune preuve n'a pu être trouvée de l'existence ou de la destruction d'ADM.

"C'est une sacrée histoire", reconnaît François Heisbourg, qui outre ses fonctions à l'IISS est directeur de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Mais il ajoute aussitôt : "Les Américains ne retrouvent rien, mais les Irakiens n'ont toujours pas prouvé l'élimination de leurs stocks de la guerre Iran-Irak." L'IISS n'a pas complètement changé d'avis : l'un de ses spécialistes, John Chipman, assurait à la BBC, la semaine dernière : "Nous trouverons les preuves d'un programme d'armes de destruction massive."

Pourquoi alors, cette incapacité des forces américano-britanniques à les découvrir en Irak ? "Il y a quelque chose qui m'échappe, je ne comprends pas", avoue Jacques Beltran qui travaillait à l'Institut français des relations internationales (IFRI) l'automne dernier. "Hans Blix -alors chef des inspecteurs de l'ONU- posait lui-même la question dans ses rapports d'avant-guerre du sort des milliers de litres de toxines jamais retrouvés. A moins qu'ils se soient évaporés, on finira par les retrouver", estime-t-il.

Les spécialistes du désarmement en sont réduits à des hypothèses. François Heisbourg évoque un scénario : les armes ont peut-être été détruites avant la guerre, peu après l'adoption par le Conseil de sécurité des Nations unies, le 8 novembre 2002, de la résolution 1441 organisant le retour des inspecteurs en désarmement.

"Les Irakiens n'ont pas voulu montrer qu'ils n'avaient plus d'armes de dissuasion", et les Américains ne peuvent "reconnaître avoir raté l'information", imagine le président de l'IISS avant de conclure : "Ma seule certitude c'est qu'il y a eu des ADM." "Et puis, de toute façon, il y avait une menace de prolifération", ajoute Jacques Beltran.

Mais ces spécialistes reconsidèrent également la portée de leurs travaux et expliquent désormais qu'il faut les relativiser. Ils font remarquer que leurs "moyens d'investigations sont limités". "Nous nous sommes fondés sur la logique et les rapports de l'Unscom -commission en désarmement de l'ONU en Irak- qui n'indiquaient qu'une destruction partielle des armes irakiennes. Si on ne trouve rien, mon trouble persistera, et le professionnalisme des inspecteurs en désarmement pourra être sujet à caution", prévient Jacques Beltran. "Les ADM, c'est de toute façon un problème secondaire aujourd'hui", tranche Philippe Moreau-Desfarges, spécialiste des "questions de gouvernance globale" à l'IFRI, en reconnaissant que "quelques erreurs avaient été commises". "Nous sommes désormais plus prudents", rassure-t-il.!

Jadis proches des positions américano-britanniques, ces chercheurs portent un jugement inattendu sur les coalisés. Ils dénoncent unanimement "l'instrumentalisation" par Londres et Washington dont ils ont été victimes. "Les politiques ont habillé à leur façon les données dont ils disposaient et même celles dont ils ne disposaient pas...", résume François Heisbourg. L'uranium en provenance du Niger est un "mensonge caractérisé", "les fameux laboratoires mobiles n'ont jamais été vus par des experts indépendants", énumère-t-il. Le dossier britannique du 24 septembre est qualifié de "salmigondis de travaux faisandés de thésards de dix ans d'âge" par le président de l'IISS qui conclut : "Les Britanniques étaient en veine de créativité."

Le débat tourne également au règlement de comptes entre chercheurs. "Je suis étonné de cette nouvelle position de l'IISS. C'est de la mauvaise foi ou de l'incompétence", s'emporte Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). "En septembre, il préconisait l'intervention militaire immédiate. Celui qui ne reprenait pas le discours américano-britannique dominant était aussitôt qualifié d'agent irakien, de gaullo-mitterrandiste à la vision étriquée", se souvient M. Boniface.

Le rapport de l'IISS est violemment critiqué par une partie de la communauté scientifique. "L'institut a fourni à Blair son argumentaire. Le rapport était orienté politiquement et justifiait l'intervention militaire", juge Jacques Beltran. "L'IISS est basé à Londres mais respire à Washington. Son rapport est tombé à point nommé dans la stratégie américaine. Nous n'étions plus dans des constats techniques, mais dans des préconisations politiques", affirme Pascal Boniface.

"C'est la vocation d'un organisme comme le mien que de contribuer au débat. J'assume totalement ce superbe travail, le seul travail sérieux sur le sujet dans le domaine public", se défend François Heisbourg. Une nouvelle bataille est engagée entre experts sur les ADM. Mais rien ni personne n'est venu jusqu'à présent contredire les conclusions de Hans Blix et de Mohammed ElBaradei devant le Conseil de sécurité des Nations unies, le 7 mars, deux semaines avant le début de la guerre : "Nous n'avons trouvé aucune preuve d'activités interdites -...- Aucune installation pour la production ou le stockage de produits chimiques ou bactériologiques n'a été découverte."

Par Yann Laurent - Le Monde - 17 Juillet





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