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La Revue internationale et stratégique N°72
 | La Revue internationale et stratégique N°72 Hiver 2008/2009
LE DOSSIER : Vers un nouveau partage du monde ?
sous la direction de Laure Delcour et Barah Mikaïl
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ÉCLAIRAGES
Entretien / Roger Cukierman Engagements humanitaires et enjeux politiques / Entretien avec Rony Brauman Le rôle politique des sociétés civiles en Afrique : vers un rééquilibrage / Patrick Quantin
Interroger le rôle politique des sociétés civiles en Afrique subsaharienne peut susciter des réponses diamétralement opposées : des affirmations enthousiastes et des déclarations sceptiques. Les certitudes des uns et des autres éludent cependant la question qui consiste à dévoiler les conditions dans lesquelles la compréhension d'un ordre politique légitime en Afrique a, à des moments donnés et dans des conditions particulières, trouvé son expression dans le recours au terme de « société civile ». En effet, d'apparition récente – vers 1990 – l'idée d'un rôle positif des sociétés civiles sur le continent connaît aujourd'hui un affaiblissement de son pouvoir de conviction. Les changements de cette trajectoire soulignent le rôle des mots et des doctrines dans la construction des problèmes de développement.
La piraterie moderne, nouvel avatar de la mondialisation / Cyrille P. Coutansais
La première mondialisation des empires ibériques et lusitanophones a vu l'apparition de la piraterie. Notre époque voit son retour. Cette résurgence s'explique par l'existence de zones incontrôlées, l'explosion du trafic maritime, et la prolifération d'armes à bon marché. La piraterie est protéiforme ; elle vise à modifier le rapport de force local dans le Golfe de Guinée ; elle correspond à une aventure entrepreneuriale en Somalie. Ce phénomène témoigne d'une adaptation des peuples à la mondialisation et d'une profonde transformation du rôle de l'État. En effet, si la lutte contre la piraterie était classiquement dévolue aux marines de guerre, elle est peu à peu traitée de manières nouvelles, avec le développement de la sous-traitance de fonctions de souveraineté, la privatisation de la défense, voire le retour des corsaires.
La crise politique et institutionnelle au Liban / Rudolf El-Kareh
En 2008, le Liban a vécu l'une des crises les plus critiques de son histoire contemporaine. Elle a révélé de profondes divisions politiques et l'incapacité des dirigeants à réinventer le compromis au fondement de la création de l'État, qui repose sur un équilibre entre communautés associées à l'exercice du pouvoir. La transition vers un système de représentation politique transcommunautaire est l'un des enjeux actuels. Il s'agit de passer d'une représentation communautaire à un système fondé sur la construction d'une citoyenneté nationale, et sur la libération des potentiels individuels et collectifs, sans pour autant briser la société. La crise a mis aussi en évidence les dangers de l'alignement des politiques nationales sur des enjeux externes, aboutissant à l'instrumentalisation du pays à des fins opposées à ses intérêts.
L'Amérique latine, encore terre de révolutions ? / Yannick Prost
Un rapide retour à l'histoire récente de l'Amérique latine montre à quel point la période actuelle évoque un avènement de l'âge de raison pour le continent. Pacifié grâce au pari réussi d'une intégration basée sur la croissance et la démocratie, le système politique exclut cependant une large partie de la population, conduisant à une nouvelle géographie de la contestation politique, délimitée par les contours des classes sociales et régions « perdantes ». Ainsi, l'Amérique latine, malgré le déclin des phénomènes révolutionnaires des années 1960-1970, pourrait encore connaître un contexte favorable à la cristallisation des colères dans un mouvement radical. Les nouveaux pouvoirs de la gauche « populistes », notamment le socialisme bolivarien, entendent répondre à l'attente des classes défavorisées en modifiant le régime politique.
L'OTAN et la protection des infrastructures énergétiques : jusqu'où engager l'Alliance / Loïc Simonet
Bien que la sécurisation des flux d'énergie ne relève pas des missions initiales de l'OTAN, les menaces terroristes qui pèsent sur les infrastructures énergétiques ont suscité un vaste débat sur son rôle en la matière, qui a constitué l'un des thèmes du sommet de l'Alliance en avril 2008. Cette nouvelle mission contribue à engager l'OTAN dans des domaines non directement militaires, mais relevant de l'action protéiforme de la communauté internationale en matière de sécurité. Or, cette évolution du mandat de l'OTAN risque d'alimenter les doutes sur son indépendance par rapport à certains intérêts nationaux, d'accentuer le clivage entre les partisans d'une OTAN « globale » et ceux d'une Alliance cantonnée à ses missions traditionnelles et de d'accentuer la « bunkerisation » de la sécurité énergétique de l'Occident.
Géopolitique énergétique, une perspective américaine / Simon Henderson
DOSSIER : VERS UN NOUVEAU PARTAGE DU MONDE ?
Editorial / Laure Delcour et Barah Mikaïl
LES FACTEURS DE RECOMPOSITION DES SPHÈRES D'INFLUENCE Fin d'un cycle de mondialisation et nouveaux enjeux économiques / Jacques Sapir
La crise économique actuelle est celle du néolibéralisme, mis en place aux États-Unis dès les années 1980 et qui a fait des émules en Europe. Ce modèle repose sur le libre-échange, exerçant une pression à la baisse des salaires, et sur une déréglementation internationale des flux financiers. Il a entraîné l'endettement des classes moyennes, dont les revenus diminuaient, par le biais de produits financiers risqués. Cette crise du crédit s'est étendue à l'ensemble de l'économie notamment à la faveur de la déréglementation. Afin de l'endiguer, on assiste à un retour de l'État comme acteur économique majeur, à la fin de l'indépendance des banques centrales et à un contrôle des flux de capitaux et des politiques de change. Mais plus encore, la crise soulève la question de la réforme du système monétaire et financier international.
Terrorisme et alliances de sécurité / Jean-François Daguzan
Le 11-Septembre a eu un fort retentissement sur la lutte contre le terrorisme, qui relevait auparavant de la compétence exclusive des États. Elle devint dès lors l'objet d'alliances hétérogènes. Celles qui se sont réellement consolidées autour du terrorisme, par exemple l'Union européenne, avaient une réalité stratégique antérieure. Néanmoins de nombreuses alliances conjoncturelles se sont formées, permettant notamment aux États autoritaires de justifier a posteriori leurs répressions. Les États-Unis ont optés pour des coalitions informelles et d'opportunité, qui leur évitaient de se lier à des règles contraignantes, comme l'exigeraient des alliances institutionnelles. Parallèlement ils n'ont laissé d'autre choix aux États que de coopérer ou de subir les conséquences de leur absence de soutien.
Les enjeux migratoires comme facteurs de recomposition des sphères d'influence / Catherine Withol de Wenden
En trente ans, le volume des migrations a triplé en raison des nouvelles formes de mobilité, de la mondialisation des échanges, des évolutions démographiques, des accès aux ressources naturelles, des phénomènes environnementaux et des crises politiques. Presque toutes les régions du monde sont concernées. Les flux migratoires se dessinent en fonction de logiques historiques, linguistiques et géographiques, de réseaux transnationaux tissés par les migrants, ou de politiques construites par les pays de départ ou d'arrivée. En découle une recomposition des sphères d'influence et une diplomatie des migrations, qui se construit régionalement, par les pays d'accueil, par les pays de départ et par les migrants eux-mêmes. Autant d'éléments qui soulignent l'importance des migrations dans la recomposition des relations internationales.
Les alliances énergétiques : vers une réorganisation de l'espace eurasiatique ? / Lioubov Stoupnikova
Les alliances énergétiques sur le marché eurasiatique se réorganisent alors que consommateurs et producteurs cherchent à diversifier leurs partenariats afin de limiter leur dépendance. Ainsi, la Russie, principal fournisseur énergétique de l'Union européenne, tente de tirer parti des divergences entre les États membres, qui peinent à élaborer une politique énergétique commune. Elle encourage une meilleure coordination des différents producteurs d'hydrocarbures et réactive sa politique de puissance vis-à-vis de ceux de l'ex-URSS, amorce des alliances, sans trop de succès pour l'instant, et s'implante sur les marchés énergétiques de l'Afrique et de l'Amérique latine. La Russie développe aussi les flux énergétiques vers l'Asie, qui toutefois ne remettent pas pour l'instant en question la sécurité de l'approvisionnent européen.
NOUVELLES ALLIANCES ET LOGIQUES DE RECOMPOSITION La fin de la Pax americana ? / Philippe S. Golub
À la lumière de la crise des années 1970, il est possible de dresser une première évaluation des conséquences sur l'hégémonie américaine de la crise à laquelle les États-Unis sont actuellement confrontés. Ils souffrent d'un manque de légitimité politique en tant qu'arbitre des relations internationales, et de l'effondrement de leur modèle financier reposant sur l'endettement. Les signes de perte de contrôle sont partout apparents ; que ce soit en Amérique latine ou dans le Caucase, les États-Unis ne sont plus en position d'imposer leurs conditions. La crise accentue donc la tendance vers le polycentrisme et le régionalisme, tandis que les puissances émergentes s'affirment comme acteurs autonomes. Mais si l'on constate un déclin de la Pax Americana, les États-Unis conservent néanmoins leur statut de « grande puissance ».
Qu'en est-il de l'hyperpuissance américaine ? / Charles-Philippe David et Elisabeth Vallet
La fin de la guerre froide a consacré la puissance américaine et les États-Unis ont connu une tentation impériale, avec l'avènement du mouvement néo-conservateur consécutif au 11 septembre 2001. Or, l'enlisement militaire au Moyen-Orient, ou encore les catastrophes naturelles et économiques qui ont frappé la population américaine ont fragilisé l'hyperpuissance. De plus, les États-Unis sont concurrencés par les recompositions régionales, et l'émergence de nouveaux pôles économiques, militaires, stratégiques, financiers et intellectuels. Parallèlement, l'Amérique ne séduit plus autant que par le passé et est tentée par le repli. Ainsi l'équilibre du monde se redéfinit, ni bipolaire, ni unipolaire, ni tout à fait multipolaire, mais plutôt apolaire.
La chute de Gulliver ? L'hégémonie américaine après Bush / Charles-Philippe David Quel avenir pour l'ONU ? / Jean-Marc Châtaigner
Alors que le monde a profondément changé depuis la création de l'ONU, l'organisation doit se réformer, afin d'assurer au mieux ses deux missions : garantir la paix dans le monde, et coordonner les actions économiques et sociales. Le Conseil de sécurité ne représente pas dans sa composition actuelle le poids des puissances émergentes. Sa réforme s'avère donc indispensable, en particulier son élargissement et un possible encadrement de l'usage du droit de veto. De plus, la gouvernance du système international en matière économique et sociale et la place de l'ONU dans cette architecture institutionnelle doivent être repensées. Les réponses urgentes à apporter à la crise financière et les évolutions de l'exécutif américain peuvent remettre l'ONU au cœur des processus de décision internationaux.
G8, OMC, Banque mondiale, FMI ... leaders potentiels ou acteurs en perte de vitesse ? / Henri Nallet
Si les projets de réforme des institutions internationales, en vue de mettre en place une gouvernance mondiale efficace répondant aux défis globaux, sont nombreux, aucun n'a abouti. On peut toutefois espérer que l'actuelle crise financière et économique soit l'événement déclencheur de la réforme du système multilatéral. Il est notamment important de garantir la transparence des transactions et l'évaluation des actifs, de contrôler les rémunérations des dirigeants et les agences de notation. Il conviendrait également d'accorder un rôle plus important aux organisations chargées de l'alimentation (FAO, PAM, FIDA). L'attitude de la nouvelle Administration américaine sera déterminante dans ces évolutions. L'Europe a également la capacité de jouer un rôle actif dans la relance du multilatéralisme. Ne manque plus que la volonté.
Recomposition géopolitique sur le vieux continent ? L'Organisation de coopération de Shangaï / Marlène Laruelle et Sébastien Peyrouse
La création de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), en 2001, entre la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, l'Ouzbékistan et le Tadjikistan, a atténué les tensions historiques entre mondes russe et chinois. L'OCS est désormais incontournable pour la sécurité collective de la région et tente de faire contrepoids à l'influence occidentale au sein du vieux continent. Cependant, en raison des intérêts contradictoires de ses membres, elle ne semble pas constituer une menace réelle aux intérêts occidentaux. Au contraire, cet état de fait et notamment la rivalité russo-chinoise, deux puissances entre lesquelles le manque de confiance est patent, constituent autant d'éléments qui à terme pourraient mettre en cause la crédibilité de l'organisation en matière de coopération militaire et d'intégration économique.
Pour une Union occidentale entre l'Europe et les Etats-Unis / Edouard Balladur
L'Occident, qui durant des siècles a dominé le monde, est aujourd'hui divisé, menacé par les désordres internationaux et concurrencé par de nouvelles puissances qui n'adhèrent pas à ses valeurs. Affrontant le même danger, l'Europe et les États-Unis doivent ainsi affirmer une plus grande solidarité entre eux en créant une véritable Union occidentale. Il s'agirait de mettre en place un marché commun, de réformer le système monétaire international, de concerter les politiques étrangères et de rééquilibrer le fonctionnement de l'Alliance militaire. Dans cette perspective, l'Europe doit renoncer à une hostilité systématique envers la politique américaine et être plus efficace. Elle deviendrait ainsi un interlocuteur crédible et éviterait la tentation isolationniste des Américains. Une révolution dans les esprits est aussi nécessaire.
Quelle autonomie pour l'Amérique latine ? / Jean-Jacques Kourliandsky
Les États d'Amérique latine n'ont jamais joué un rôle actif sur la scène américaine et a fortiori internationale. Soumis à l'influence extérieure, ils revendiquent un droit à l'autonomie. Leur expérience diplomatique leur offre un large éventail d'options et chacun a tiré de sa position particulière une équation originale afin de défendre sa souveraineté. Pour certains le risque principal est nord-américain, pour d'autres l'étranger proche. Beaucoup ont cherché à diversifier les dépendances extérieures. Les moins bien armés ont développé des stratégies de soumission négociée avec les États-Unis. Les mieux dotés prônent l'indépendance. Le Brésil s'affirme sur la scène régionale, mais cette affirmation ne fait pas consensus. Beaucoup en Amérique latine craignent tout autant l'influence du Brésil que celle des États-Unis.
Le voisinage entre l'Union européenne et la Russie, nouvelle ligne de démarcation ? / Laure Delcour
Les élargissements de l'UE à l'Est fait émerger une nouvelle zone stratégique (Ukraine, Biélorussie, Moldavie et Caucase) située entre deux grands ensembles, la Russie et l'UE. À travers sa politique de voisinage, l'UE renforce sa présence dans la région et s'affirme comme un modèle politique, un pôle d'attraction économique et un nouvel acteur sécuritaire. Mais son influence reste limitée en l'absence de perspective d'adhésion, mais aussi face à la Russie, dont le poids est déterminant. Or, la Russie ne parvient pas à élaborer un modèle alternatif d'intégration de son voisinage et son influence s'exerce surtout par la coercition, ce qui en limite la portée. Alors que ces deux puissances ne sont pas en mesure d'exercer seules une influence décisive sur la zone, elles doivent imaginer une complémentarité dans leur voisinage commun.
La Chine en Afrique, néocolonialisme ou opportunités pour le développement ? / Philippe Hugon
Si les relations entre la Chine et l'Afrique sont anciennes, leur intensification souligne l'émergence d'un monde multipolaire et le déplacement du centre de gravité économique mondial. Ces relations sont essentiellement économiques et fondées sur le principe « win-win » (gagnant-gagnant). Elles reposent sur la spécialisation postcoloniale entre les fournisseurs de matières premières africains et les pourvoyeurs en produits manufacturés ou en services. Les partenariats militaires se sont également développés. La Chine est ainsi porteuse d'opportunités pour le développement du continent. Sa présence n'est toutefois pas exempte de risques à terme, si elle ne parvient pas à entraîner l'économie locale et à être en conformité avec les droits de l'homme, les normes environnementales et sociales, ou la bonne gouvernance.
Les BRIC, nouvelles grandes puissances dans le futur ? / Jim O'Neill
Depuis quinze ans, l'essor des BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) dans l'économie mondiale est spectaculaire. Ces pays alimentent la croissance mondiale, représentent de nouveaux marchés en plein essor pour les industries occidentales et pourraient devenir les principales puissances dans le futur. L'économie chinoise pourrait dépasser celle des États-Unis, les Indiens rivaliser avec les Américains, et les économies du Brésil et la Russie être 10 fois supérieures à celle de n'importe lequel des actuels membres du G7. L'importance numérique de leur population est l'un des grands atouts des BRIC. Néanmoins, chacun de ces États a des défis considérables à relever pour profiter de ses potentialités. Par ailleurs, alors qu'émergent ces nouvelles puissances, la structure de la gouvernance mondiale doit impérativement être repensée.
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