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La Revue internationale et stratégique N°68

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La Revue internationale et stratégique N°68
Hiver 2007/2008
LE DOSSIER : La Russie, entre héritages et mutations
sous la direction de Laure Delcour

ÉCLAIRAGES

Médias et experts : entre pédagogie et désinformation / Pascal Boniface

L'intérêt du public pour les questions internationales ainsi que la tendance à tenir compte de l'opinion dans la conduite des relations extérieures ont renforcé la place accordée aux problèmes internationaux dans les médias, et ont suscité un recours aux experts pour éclairer les événements. Cette évolution est positive. Car, si pour certains la rigueur scientifique interdirait de vulgariser en un temps limité un savoir complexe, on peut estimer que la pédagogie passe aussi par les médias. Néanmoins on constate des effets négatifs : le risque de verser dans des analyses simplistes, la tentation de faire appel à l'expert disponible plutôt qu'à l'expert compétent. Mais le reproche le plus important est celui de la désinformation opérée par certains experts. Il est ainsi du devoir des médias d'exercer une vigilance à cet égard.

Regard sur la Chine / Jean-Luc Domenach
Pour une approche profane des conflits de l'après Guerre froide / Georges Corm

Dans l'actuel monde globalisé, les justifications des conflits font, paradoxalement, de plus en plus appel à des considérations de nature anthropologique, religieuse ou ethnique. Face à cette dérive, il convient de revenir à une analyse profane des conflits, qui cherche à rétablir une connaissance des causes réelles et multiples des guerres. Les facteurs démographiques, géographiques, économiques, politiques, historiques, idéologiques et culturels doivent être pris en compte. Dans cette perspective, il convient de respecter certaines précautions méthodologiques, notamment éviter la vision binaire du monde et la causalité unique, et déconstruire les vocabulaires. Cette approche permet de dresser une typologie des conflits, qui reflète les problèmes sociopolitiques majeurs de ce début de XXIe siècle.

Le codéveloppement : un alibi pour des politiques migratoires restrictives / Christophe Courtin

Concept novateur qui, dans les années 1980, mettait en avant le rôle des diasporas dans les politiques de développement de leurs pays d'origine, le codéveloppement est devenu un alibi à des politiques migratoires restrictives. Or, créer un lien mécanique entre immigration et codéveloppement est une supercherie, notamment dans la mesure où les logiques obéissent à des différences temporelles et où la mobilité est un atout pour le développement économique. Les vraies pistes sont à chercher dans la facilitation de brefs séjours successifs en Europe. De plus, il est nécessaire d'associer les pays du Sud au contenu du codéveloppement, alors que les difficultés quant à sa mise en œuvre sont liées à la mobilisation de l'épargne des migrants et à l'orientation des fonds vers des programmes bénéficiant collectivement aux populations.

Le codéveloppement, grandeur et décadence d'une aspiration généreuse / Christophe Daum

Le codéveloppement, qui désigne l'implication des populations immigrées dans le développement de leur pays d'origine, est un phénomène récent. Si, dans les années 1980, l'État va s'intéresser, dans la perspective de négociations entre le Nord et le Sud, à la redistribution équitable des richesses ; depuis, l'immigration est devenue un enjeu de politique intérieure et le codéveloppement une réponse associant la réduction de l'immigration et le développement. Le dispositif institutionnel mis en place à partir de 1997 va ainsi osciller entre ces deux objectifs. Avec la création, en mai 2007, d'un ministère de l'Immigration, de l'Intégration, du Codéveloppement et de l'Identité nationale, le contrôle de l'immigration est privilégié et il s'agit d'y associer les États d'origine.

Géopolitique de la finance / Yves Jégourel

Depuis plusieurs mois, les fonds dits « souverains » en raison de leur appartenance étatique alimentent de vives inquiétudes au sein de la sphère politique des pays occidentaux. À la différence des investissements traditionnels, ces fonds sont suspectés de servir des intérêts financiers mais aussi stratégiques qui pourraient menacer la sécurité économique des pays dans lesquels ils investissent. Or, les faits montrent que les liens qui unissent le monde financier au monde politique sont plus larges et plus complexes. Ils ne sont pas propres aux fonds souverains et peuvent porter des intérêts non pas stratégiques, mais au contraire éthiques. Afin de comprendre la nature de ces liens, ainsi que les menaces et les opportunités que la finance fait naître, il convient d'appréhender ce nouveau capitalisme d'État dans sa globalité.

Les enjeux du leardership au Conseil de sécurité : responsabiliser ou contrôler les opérations de paix de l'ONU ? / David Ambrosetti et Mélanie Cathelin

Au sein du Conseil de sécurité, le leadership reconnu à un État sur un dossier est un élément essentiel pour comprendre les décisions de l'ONU en matière de gestion des conflits armés. Ce rôle social reconnu de façon informelle par les membres du Conseil cristallise les enjeux d'influence diplomatique et de crédibilité propres au travail multilatéral. La diplomatie américaine reste ici incontournable dans la désignation de la délégation leader. Mais elle a également contribué fortement au façonnement de ce rôle de leader au cours des années 1990. D'où l'apparent paradoxe : grâce à l'évolution de ce rôle, l'Administration américaine actuelle, dont le goût pour l'unilatéralisme n'est plus à démontrer, a pu accepter une expansion considérable des opérations de paix de l'ONU, en Afrique subsaharienne en particulier.


DOSSIER : LA RUSSIE, ENTRE HÉRITAGES ET MUTATIONS

LA RUSSIE, UNE SOCIÉTÉ BLOQUÉE ?
Les éléctions parlementaires russes de décembre 2007 : une nouvelle étape dans la consolidation de l'élite politique au pouvoir / Olga Gille-Belova

Cet article est consacré à l'analyse du rôle joué par les élections parlementaires dans le fonctionnement de l'élite politique russe, et de l'évolution du personnel parlementaire. Si les premières élections parlementaires en Russie (1993, 1995) ont largement contribué au renouvellement de l'élite politique, les élections suivantes (1999, 2003) ont témoigné de l'emprise croissante des dirigeants de l'exécutif sur la composition du Parlement. Cette évolution s'est reflétée dans le changement du profil des parlementaires. Par ailleurs, le parti pro-présidentiel Russie Unie, dont la domination sur la scène politique russe, acquise lors des dernières élections parlementaires, pourrait sortir encore renforcée des élections de décembre 2007, affiche ouvertement son ambition de contrôler le renouvellement de l'élite politique russe.

Russie : la société civile en perdition politique / Françoise Daucé

Afin d'assurer le passage à la démocratie, les initiateurs de la transition démocratique russe souhaitaient favoriser le développement d'une société civile indépendante et d'un pluralisme politique solide. Les associations progressistes, méfiantes à l'égard de l'engagement politique, voyaient leurs demandes auprès du pouvoir relayées par les partis libéraux. Or, depuis 2000, les relations entre ces partis et la société civile sont menacées par des législations limitant leurs possibilités de coopération. De plus, l'éviction des partis libéraux de la Douma, en 2003, a sapé les relais politiques des militants indépendants. Dans ce contexte, les élections de décembre 2007 mettent en lumière l'aboutissement du processus d'affaiblissement de la société civile indépendante et des partis politiques d'opposition, engagé depuis 2000.

L'armée russe et les jeunes, la matrice d'un rapport à l'État / Eva Bertrand

Alors que la population russe est confrontée à des choix politiques à l'occasion des élections présidentielles, se pose la question du rapport des Russes à leurs institutions et plus particulièrement à l'armée. En effet, une armée de conscription place la relation entre l'État et le citoyen au cœur de la problématique militaire. Ce rapport souligne une attitude ambivalente de la population russe face à ses institutions : rejet massif du service obligatoire par la jeunesse et crise actuelle du recrutement militaire, mais également large imprégnation des valeurs et pratiques militaires de la société. Cette dualité, révélatrice d'une société complexe, repose à la fois sur les carences structurelles de l'appareil de défense et sur l'impossibilité pour le gouvernement de réformer l'armée.

La xénophobie et son instrumentalisation politique en Russie. L'exemple des skinheads / Marlène Laruelle

En quelques années, la Russie est devenue le premier pays au monde pour son nombre de skinheads, environ 50 000 individus. Tout d'abord largement inorganisé, le mouvement skinhead s'est institutionnalisé dans la deuxième moitié des années 1990. Son essor s'explique par sa capacité à dépasser les clivages doctrinaux en recentrant ses actions sur la xénophobie et la peur des migrants. À travers ce thème porteur, les skinheads ont pu tisser des liens avec les partis politiques officiels, répondre au malaise social de certaines couches de la population, et conforter le sentiment, largement partagé, que les migrants constituent une menace à l'équilibre national et économique du pays. Le mouvement skinhead s'inscrit donc dans un contexte plus global qui explique en partie la complaisance politique et juridique dont il bénéficie.

L'émigration des pays de la CEI vers la Russie : enjeu de politique intérieure et extérieure ? / Adeline Braux

Depuis 1989, la Russie a accueilli plus de 10 millions de migrants sur son sol, tous pays d'origine confondus. Alors que dans les années 1990 la gestion des flux migratoires n'était qu'un problème parmi d'autres, cette problématique est devenue dans les années 2000 un enjeu politique, social et économique majeur. Compte tenu de la décrue démographique qui affecte déjà son volume de main-d'œuvre disponible, la Russie ne pourra se passer de l'immigration. À l'heure actuelle, les flux en provenance de la CEI restent les plus dynamiques et contribuent à entretenir le lien entre l'ancien Centre et ses périphéries. Ils sont aussi à l'origine d'évolutions qui ont une influence non seulement sur les relations entre la Russie et son « étranger proche », mais également sur la politique intérieure russe en matière d'immigration.


UN NOUVEL APLOMB SUR LA SCÈNE INTERNATIONALE ?
Comment la Russie voit-elle le monde ? Éléments d'analyse d'une politique étrangère en mutation / Laure Delcour

Depuis plusieurs années, la Russie est plus présente et plus offensive sur la scène internationale. L'emploi d'une rhétorique très ferme, l'usage de l'arme énergétique et l'opposition à l'Occident sont fréquemment interprétés à travers le prisme du retour à la puissance perdue. Pourtant, ces crispations reflètent davantage une crise d'adaptation et une politique étrangère hybride qu'une rupture dans le rapport au monde. Dans ce contexte, le recours à des rapports de force ou méthodes de déstabilisation éprouvées du temps de l'URSS s'apparente à un réflexe. Alors que la diplomatie russe repose sur des fondements – la vision d'un monde multipolaire, la conscience d'une spécificité – peu susceptibles de changer, l'attention portée à de nouveaux instruments (l'image, la langue) reflète une quête d'influence plus que de puissance.

Une nouvelle doctrine militaire pour une nouvelle Russsie / Isabelle Facon

Depuis 2005, la Russie a engagé un débat visant à repenser sa doctrine militaire. La discussion révèle les orientations quant à l'évolution de la politique étrangère et de sécurité russe. Elle est en particulier l'expression d'une politique extérieure en rupture avec l'Occident. Les Russes refusent l'unilatéralisme américain, reprochent à l'OTAN d'étendre son champ d'intervention géographique et fonctionnel. Ils ressentent aussi un malaise face à l'avance technologique des armées occidentales et ont le sentiment que l'Occident est source de « menaces non militaires », en soutenant, par exemple, les « révolutions de couleur ». Par ailleurs, le débat est le reflet d'évolutions internes à la Russie, notamment la tentative des militaires de regagner le terrain politique qu'ils ont perdu sous Vladimir Poutine.

Les relations russo-américaines : les questions stratégiques au coeur de toutes les tensions / Charlotte Lepri

Les récentes tensions entre la Russie et les États-Unis au sujet du boucliers antimissiles ou de l'élargissement de l'OTAN vers l'Europe de l'Est trouvent leurs origines dans les fondements de leurs politiques étrangères. L'intégrité du territoire et la sécurité nationale sont primordiales pour les Américains, tandis que la Russie, ne bénéficiant pas de frontières naturelles, cherche à se protéger en maintenant son influence sur l'espace post-soviétique et en empêchant les États-Unis d'y empiéter. Toutefois, une nouvelle confrontation entre les deux pays n'est guère envisageable. En effet, pour renforcer sa place sur la scène internationale la Russie a besoin des États-Unis, tandis que pour les Américains la Russie n'est plus la principale menace. De plus, les enjeux globaux rendent nécessaire la coopération entre les deux États.

La Russie et l'OMC : un intérêt réciproque mais des enjeux contradictoires / Sylvie Matelly

La Russie négocie son adhésion à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) depuis quinze ans. La durée de ces négociations souligne la difficulté des Russes à convaincre de la réalité de la transition de leur économie vers une économie de marché. Plusieurs facteurs expliquent la lenteur de ces négociations. Outre la procédure d'adhésion qui reste longue et complexe, l'entrée à l'OMC exige une série de réformes. Certains secteurs d'activité, en particulier celui de l'énergie, mais aussi l'automobile et l'aéronautique, doivent s'ouvrir à la concurrence. Le principe de réciprocité et la clause de la nation la plus favorisée doivent être appliqués. Les questions de contre-façons ou encore de normalisation sanitaire sont également importantes. Enfin, des raisons indépendantes aux négociations russes peuvent aussi peser sur l'agenda.

L'Europe et la diplomatie énergétique du pouvoir russe. Défiances et dépendances / Céline Bayou

La relation énergétique entre la Russie et l'Europe est ambiguë. L'UE, dont environ un quart du gaz et du pétrole consommés est russe, craint une trop grande dépendance à l'égard de la Russie. Cette situation ne la gênait pas jusqu'à ce que, au milieu des années 2000, la politique énergétique de Vladimir Poutine se durcisse, affaiblissant sa confiance envers les Russes. L'UE s'est alors saisie de la question de la sécurité des approvisionnements énergétiques, traditionnellement laissée à l'appréciation des États. Toutefois, la diversité des intérêts des Européens entrave l'élaboration d'une stratégie énergétique commune. Selon la Russie, qui se déclare plus dépendante encore de ses clients européens, les craintes de l'UE sont largement injustifiées. La Russie entend ainsi agir pour se défaire de cet assujettissement.


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