La Revue Internationale et Stratégique N°49 printemps 2003
LE DOSSIER : La sécurité internationale sans les Etats ?
sous la direction de Pierre Conesa
REGARDS CROISES La coopération entre la France et l’Afrique en matière de sécurité et de défense. Quelles perspectives pour l’avenir ? Général François DE VAISSIERE : Pour un partenariat renforcé Général Babacar GAYE : Sécurité et défense en Afrique subsaharienne : quel partenariat avec l’Europe ?
CONTROVERSE
Dorothée SCHMID : La Méditerranée dans les politiques extérieures de l’Union européenne : quel avenir pour une bonne idée ? Georges LE GUELTE : Les inspections de l’AIEA : la construction d’un système de sécurité collective Frédéric TELLIER : La République islamique dans l’impasse
TENDANCES Nathalie HOFFMANN : Malaisie : vingt-deux ans de régime Mahathir. Esquisse de bilan d’un dirigeant hors du commun Marianne PERON-DOISE : La redéfinition des relations Japon / Corée du Nord : un nouvel enjeu pour l’Asie du Nord-Est ? Jean-Christophe AUGE : Pro-occidentalisme des gouvernements et opinions publiques au Moyen-Orient : une fracture consommée ? Stephan SBERRO : L’Espagne, atout de l’Amérique latine dans l’Union européenne
DOSSIER : LA SECURITE INTERNATIONALE SANS LES ÉTATS ? Pierre CONESA : La sécurité internationale sans les États
Une géographie planétaire discontinue Susanne NIES : Les enclaves : " volcans " éteints ou en activité Kyong-wook SHIM : La Russie d'Extrême-Orient : entre pouvoir régional et pouvoir central Magali DE POSTIS : Le Kurdistan irakien : une autonomie contrôlée Général DE COURTIVRON (2 S) : Les interventions sous mandat international : le cas du Kosovo Jean-Jacques KOURLIANDSKY : Nouvelles menaces. Paradoxes latino-américains
Des acteurs non étatiques de la sécurité internationale Pierre CONESA : Groupes armés non étatiques : violences privées, sécurités privées Marie STELLA : La menace déterritorialisée et désétatisée : le cyber-conflit
Désétatisation des méthodes : des États impuissants Luc LEGOUX : Les populations sans État fixe Jean DE MAILLARD : La deuxième mondialisation William BOURDON : Un ordre juridique international au-delà des États : ombres et lumières
EN LIBRAIRIE Lecture critique A. John R. GROOM : Vers un renouveau de l’étude de la politique étrangère ?
Comptes rendus Avec Pascal BONIFACE, Bernard CONTE, Olivier COSTA, Barthélémy COURMONT, Christiane HURTIG, Sylvie MATTELY, Barah MIKAÏL, Rodrigo PINTADO, Emmanuel PUIG ET Marie-Aimée TOURRES.
LES AUTEURS
RESUMES-ABSTRACTS
LES ACTIVITÉS DE L'IRIS (octobre, novembre, décembre 2002)
Dorothée Schmid : La Méditerranée dans les politiques extérieures de l’Union européenne : quel avenir pour une bonne idée ?
Retracer la construction progressive du concept de Méditerranée et étudier l’usage qui en est fait, notamment dans le champ politique, peut nous aider à feuilleter l’album méditerranéen de manière raisonnée ; et cet effort de distance nous permet aussi de porter notre attention sur l’Europe, qui est bel et bien l’autre acteur d’un mythe méditerranéen intrinsèquement rassembleur. Le questionnement, fort classique, qui sous-tend cette réflexion est en effet le suivant : pour les Européens, à quoi sert la Méditerranée ? Cet article tente ainsi d’examiner l’apport spécifique de l’idée méditerranéenne à la formulation des politiques extérieures de l’Union européenne, afin de comprendre en quoi la Méditerranée serait encore un cadre ou un horizon d’action fécond.
Georges Le Guelte : Les inspections de l’AIEA : la construction d’un système de sécurité collective
À travers leurs succès, leurs réalisations, les espoirs qu’elles font naître d’un monde où le droit remplacerait l’arbitraire, mais aussi par les échecs qui leur sont imputés et la fragilité de leur action, les inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sont devenues un symbole des possibilités, des limites et des faiblesses du système de relations internationales créé en 1945 par la Charte des Nations unies. Pourtant, à l’origine, leur objectif était infiniment plus modeste, et c’est l’histoire, surtout celle de la guerre froide, qui en a fait peu à peu l’instrument d’un irremplaçable mécanisme de sécurité collective qui retrouve toute son importance dans le contexte international actuel.
Frédéric Tellier : La République islamique dans l’impasse
Réformes improbables et statu quo impossible, tels sont les termes de l’équation iranienne. Aussi, rendre compte de la situation de l’Iran contemporain à trois ans de l’échéance du second mandat du président Mohammad Khatami revient, à bien des égards, à rédiger une chronique de l’exaspération des tensions. Ce constat intervient au moment où la mise en œuvre de réformes radicales devient urgente. À l’heure où les forces conservatrices font peser la menace du déclenchement de l’état d’urgence, en d’autres termes d’un coup d’État, le but de ce texte est d’offrir des repères de manière à saisir quelques-unes des lignes de fracture qui parcourent l’Iran contemporain et dont les déplacements – proches et certainement brusques – s’apprêtent à façonner l’Iran de demain.
Nathalie Hoffmann : Malaisie : vingt-deux ans de régime Mahathir. Esquisse de bilan d’un dirigeant hors du commun
L’annonce faite, en juin 2002, par le Premier ministre malaisien de sa décision de démissionner a eu l’effet d’une bombe. Nombre de commentateurs attendaient pourtant, parfois depuis fort longtemps, que Mohamad Mahathir, arrivé au poste de Premier ministre en 1981, ne cède la place. Cependant, la Fédération de Malaisie, qui avait connu d’importants mouvements de revendication en faveur de réformes politiques, a également expérimenté, à l’occasion de la crise financière de l’été 1997, les conséquences des nombreux soubresauts engendrés par une situation de crise intérieure profonde. La problématique d’une transition à la tête de la Malaisie survient donc à un moment crucial, où de nombreuses incertitudes pèsent sur le pays. Quels sont les grands problèmes auxquels la Malaisie est confrontée et comment ils sont gérés sont parmi les questions auxquelles l’article tente d’apporter une réponse.
Marianne Péron-Doise : La redéfinition des relations Japon / Corée du Nord : un nouvel enjeu pour l’Asie du Nord-Est ?
La République populaire et démocratique de Corée du Nord est le seul pays d’Asie avec lequel le Japon n’entretient pas de relations diplomatiques. La politique nord-coréenne du Japon s’est d’ailleurs longtemps contentée de « diaboliser » le régime de Pyongyang. D’autre part, face à une péninsule coréenne divisée en deux depuis cinquante ans, le Japon subit avant tout les contraintes inhérentes au statut de principal allié stratégique des États-Unis dans un jeu global de puissance dont l’issue lui échappe. La tentative de Junichiro Koizumi de définir de nouvelles règles du jeu en rehaussant la politique nord-coréenne du Japon au niveau étatique, a cependant été rattrapée par un environnement régional pétrifié par les révélations américaines sur le développement d’un programme nucléaire clandestin par Pyongyang.
Jean-Christophe Augé : Pro-occidentalisme des gouvernements et opinions publiques au Moyen-Orient : une fracture consommée ?
Au regard du contexte régional et international, c’est bien l’image d’une fracture, si ce n’est celle d’un divorce, qui semble plus que jamais caractériser les rapports entre gouvernements et opinions publiques au Moyen-Orient. Si le pro-occidentalisme de nombreux gouvernements arabes semble difficile à nier, il relève cependant parfois plus d’une orientation stratégique relevant de choix plus ou moins contraints, que d’une préférence revendiquée. Quant aux opinions publiques, il est évident que, avec la « question irakienne », le drame palestinien constitue l’autre grand moteur de l’amertume des opinions arabes et moyennes-orientales à l’encontre des États-Unis. Néanmoins, elles semblent frappées d’une certaine « schizophrénie », qui résonne bien souvent comme un amour déçu.
Stephan Sberro : L’Espagne, atout de l’Amérique latine dans l’Union européenne
Dans les années 1990, la politique extérieure de l’Union européenne, qui s’était jusqu’alors limitée au reste de l’Europe occidentale, à la Méditerranée et aux anciennes colonies d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (les pays ACP), changea radicalement. L’Amérique latine, absente durant les premières décennies, fit son apparition. Il est assez aisé d’établir un lien entre cette apparition et l’adhésion, cinq ans plus tôt, des deux pays ibériques, l’Espagne et le Portugal, à la Communauté économique européenne. En effet, ces adhésions donnèrent l’impulsion qui manquait aux relations bilatérales, et même si le renouveau des relations bi-régionales s’explique également par d’autres facteurs, il est indéniable que l’Amérique latine constitue un élément important de la politique européenne de l’Espagne. Reste à savoir si cet avantage est réel et, surtout, s’il est durable.
Susanne Nies : Les enclaves : volcans éteints ou en activité
Le monde contemporain compte une centaine d’enclaves, apparues à des époques différentes. Au cours de ces dernières années, les enclaves sous mandat international ou issues du démantèlement de l’Union soviétique ont été les plus répandues. Qu’ont-elles en commun ? Sont-elles des « chevaux de Troie » au sein même des États ? Comment évaluer leur impact sur la gouvernance ou sur la vulnérabilité étatique ? Le contrôle total des États sur leurs territoires semblait être acquis et symbolisé par l’OCDE, mais les attaques terroristes des années 1990 ont prouvé qu’il ne s’agissait là que d’une illusion, les deux tiers d’entre elles provenant en effet du territoire même où elles avaient lieu. Le présent article s’attache à analyser le phénomène des enclaves de manière transversale et s’attarde plus particulièrement sur les cas de Gibraltar, de Kaliningrad, du Haut-Karabakh et de Cabinda.
Kyong-wook Shim : La Russie d’Extrême-Orient : entre pouvoir régional et pouvoir central
Afin de prendre la pleine mesure de la situation intérieure de la Fédération de Russie, il est nécessaire d’envisager non seulement les risques liés aux problèmes économiques et sociaux, mais également les relations difficiles entre le pouvoir central et les 89 constituants de la Fédération, dans un contexte marqué par la montée des nationalismes et des particularismes ethniques et religieux. De fait, la réalité politique interne russe reste dominée par l’existence d’une divergence d’intérêts radicale entre centre fédéral et régions. Tendances à la décentralisation et à la centralisation y coexistent, tout changement dans les interactions entre centre et périphérie étant en dernier ressort déterminé par la manière dont ces dynamiques contradictoires s’agencent à un moment donné
Magali De Postis : Le Kurdistan irakien : une autonomie contrôlée
En dépit des améliorations apportées par les résolutions de l’ONU depuis 1991, le programme « Pétrole contre nourriture » et un degré d’autonomie jamais égalé, la situation au Kurdistan irakien apparaît extrêmement précaire, en raison d’une dépendance très forte par rapport aux facteurs extérieurs. Aujourd’hui, les Kurdes semblent réticents à s’engager dans une aventure militaire aux cotés des États-Unis, en l’absence d’un engagement public de Washington sur le devenir de l’Irak. L’expérience du Kurdistan d’Irak semble démontrer que les Kurdes sont tentés par un modèle fédéral « gigogne », dans lequel chacune des deux principales formations politiques pourrait disposer de son propre « État », et ce, dans une logique plus compétitive que complémentaire.
Général De Courtivron (2S) : Les interventions sous mandat international : le cas du Kosovo
Après trois années d’exercice, le bilan du mandat international au Kosovo est positif. L’administration internationale a remis le pays en ordre dans des délais réduits ; elle a établi, dès son arrivée, un dispositif de concertation démocratique et a planifié les modalités de son retrait progressif. La coordination étroite entre autorités civiles et militaires internationales a renforcé la cohérence du mandat comme sa crédibilité. En outre, la multinationalité des forces déployées sert la qualité du processus décisionnel tout en concrétisant le « partenariat pour la paix » aux yeux de la population kosovare. Du point de vue des divers contingents, elle agit enfin comme un puissant outil de connaissance mutuelle. S’il semble acquis que le Kosovo ne sera jamais plus administré directement par Belgrade, son statut final reste cependant à définir. Dans ces conditions, le maintien de la présence internationale, largement souhaité par la population, demeure indispensable.
Jean-Jacques Kourliandsky : Nouvelles menaces. Paradoxes latino-américains
L’Amérique latine constitue l’un des lieux paradoxaux des nouveaux désordres internationaux. En effet, si la fin de la guerre froide a permis de tourner la page des conflits dits « régionaux », hérités de l’affrontement Est / Ouest, la paix entre belligérants n’a pas éliminé les violences, pas plus qu’elle n’a permis de construire des sociétés portées aux compromis. Dans le meilleur des cas, elle a favorisé l’établissement formel de démocraties électorales. Les élites démocratiques qui ont pris la suite des dictatures ont à gérer des États qualifiés par les sociologues de « non viables », des États éclatés politiquement, socialement et géographiquement, et contestés. Ceux-ci seraient à la source de nouvelles formes d’insécurité affectant, au-delà de leurs espaces, l’hémisphère occidental, la société internationale en général et les pays développés en particulier.
Pierre Conesa : Groupes armés non étatiques : violences privées, sécurités privées
La privatisation de la violence est un sujet de préoccupation déjà ancien. Nés de la fragmentation de luttes de libération ayant perdu leur logique politique, les groupes armés ont en effet progressivement évolué vers des activités criminelles. Mais cette transformation a également donné naissance à d’autres formes de groupes armés, répondant soit à des logiques d’acteurs privés sans intention politique affichée, soit à des démembrements de fonctions régaliennes, comme les groupes d’autodéfense fondés avec la bénédiction des États incapables d’assumer le cœur de leurs fonctions régaliennes. Enfin, les grands acteurs internationaux, contraints de travailler dans des régions d’insécurité, ont de plus en plus recours à des sociétés privées de sécurité internationale. C’est l’ensemble de ces trois composantes qu’il faut regrouper sous le vocable de « groupes armés non étatiques ».
Marie Stella : La menace déterritorialisée et désétatisée : le cyber-conflit
La dernière décennie a été le théâtre de bouleversements sans précédent avec l’émergence et le développement rapide des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Cette révolution a conféré une dimension stratégique à la protection des réseaux et des systèmes d’information. L’un des paradoxes de la richesse de la société d’information et de son haut degré de développement technologique est de créer des vulnérabilités au cœur même de ces systèmes d’information. Le cyberespace offre alors un cadre privilégié aux individus et aux groupes organisés animés d’intentions criminelles, qui échappent à toute contingence de lieu et de temporalité.
Luc Legoux : Les populations sans État fixe
La crise des États des années 1990 a focalisé l’attention sur les populations sans État ou dont le lien à l’État avait été plus ou moins définitivement remis en cause. L’existence de telles populations ne date ni de la chute du communisme, ni de la mondialisation. De très nombreux réfugiés de la Seconde Guerre mondiale, et bien d’autres avant eux, ont attendu longtemps dans des camps la protection d’un État. Un rapide survol de ces populations montre aujourd’hui l’ampleur du phénomène : entre 40 et 50 millions de réfugiés de la violence au sens large – réfugiés et personnes déplacées – et un nombre indéfini, mais sans aucun doute très important, de sans-papiers. Les évolutions contemporaines ne devraient pas annoncer une réduction de ce phénomène.
Jean de Maillard : La deuxième mondialisation
« L’État est mort », la cause paraissait entendue. Les Américains avaient imposé la première mondialisation au monde. Les marchés allaient remplacer les États, l’autorégulation et la « bonne gouvernance » suffisant à assurer la normalisation d’un globe qui avait trouvé la quadrature de son cercle. La mondialisation a engendré sa propre criminalité et fourni elle-même le cadre d’une hyper-criminalisation et de l’hyper-terrorisme, révélé par les attentats du 11 septembre. La deuxième mondialisation, qui s’ouvre avec les nouvelles mesures de sécurité américaines, montre que tous les secteurs stratégiques sont dorénavant en voie de protection par des mécanismes identiques d’externalisation des normes américaines. Les États tiers restent toujours démunis face au processus de globalisation, mais ils sont dorénavant chargés d’assumer une partie des charges de sécurité des États-Unis.
William Bourdon : Un ordre juridique international au-delà des États : ombres et lumières
La création de la Cour pénale internationale, instaurée par le traité signé à Rome le 17 juillet 1998 pour punir les responsables de crimes d’agression, de guerre, de génocide et contre l’humanité, a traduit l’émergence de la société civile internationale, assez puissante aujourd’hui pour imposer le jugement de responsables politiques. Seuls 60 États avaient, en avril 2002, ratifié ce statut, permettant l’entrée en vigueur de la Cour à partir du 1er juillet 2002. Les résistances restent toutefois fortes. Les États les plus puissants de la planète, démocratiques ou non, ne sont pas les moins réticents à accepter le jugement de leurs ressortissants par une Cour dont la compétence est subsidiaire. Le risque de double standard constitue la principale menace pesant sur la juridiction internationale.
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