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LA REVUE INTERNATIONALE ET STRATEGIQUE
N°36 - Hiver 1999-2000

LE DOSSIER : KOSOVO : BILAN ET PERSPECTIVES

Sous la direction de Pascal Boniface

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ENTRETIEN
Nicolaï Afanassievsky : Incidences de la crise du Kosovo sur la politique extérieure et de sécurité de la Russie

POINT DE VUE
Jean-Philippe Thérien et Sébastien Dallaire : Nord-Sud : une vision du monde en mutation
Edward N. Luttwak : Donnons une chance à la guerre !

POINT SUR
Jean-Jacques Kourliandsky : Panama, les Etats-Unis s'en vont
Jean-Emmanuel Pondi : Un Hutuland et un Tutsiland pour régler la crise du Rwanda et du Burundi : solution miracle ou solution mirage ?

DOCUMENT
Georges Le Guelte : La doctrine nucléaire de l'Inde : présentation du rapport du Conseil national de sécurité indien

DOSSIER : Kosovo : bilan et perspectives
Pascal Boniface : Les leçons du conflit du Kosovo
David Blanchon : Le Kosovo, géographie d'un territoire à reconstruire
Maxime Lefebvre : Quelle politique commune dans les Balkans ? Etat du Pacte de stabilité
Franck Latty : Guerre et paix au Kosovo : le droit international dans tous ses états
Arnaud Martins Da Torre : Les illusions dangereuses d'une victoire aérienne
Florence Gaillard : La dimension spatiale de la guerre contre la Yougoslavie
Timothy Garden : La participation britannique à l'intervention au Kosovo
Arnaud Dubien : La Russie et la crise du Kosovo
Olivier Da Lage et Didier Billion : Entretien : La guerre et le monde musulman
Valérie Niquet : Les répercussions de la crise du Kosovo en Asie
Jean-Jacques Kourliandsky : Amérique latine : le malentendu kosovar

Chronologie sélective et bibliographie

LES ACTIVITES DE L'IRIS
(juillet, août, septembre 1999)
Presses Universitaires de France, Paris, Hiver 1999-2000, 192 pages.


Jean-Philippe Thérien et Sébastien Dallaire :   Nord-Sud : une vision du monde en mutation

Pendant plus de vingt ans, l'opposition entre un hémisphère nord développé et un hémisphère sud en développement a occupé une place centrale dans les débats sur l'inégalité et la pauvreté internationales. Depuis la fin des années 80, ce clivage est marginalisé, car il n'offre plus une représentation suffisante de la réalité pour comprendre les mutations ayant eu lieu au cours de la dernière décennie. À l'heure actuelle, deux visions du monde s'affrontent ; d'une part, le " paradigme de Bretton-Woods " estimant que le fossé entre les riches et les pauvres se comble ; d'autre part, le " paradigme de l'ONU " constatant une aggravation des inégalités de richesses. Ces analyses sont en opposition, tant sur l'étendue et les causes de la pauvreté, que sur les choix politiques à opérer.

Edward N. Luttwak :   Donnons une chance à la guerre !

Depuis la création des Nations unies, les grandes puissances ont rarement laissé les petites guerres se consumer d'elles-mêmes. La Bosnie et le Kosovo sont les exemples les plus récents de ces ingérences indésirables. Les conflits sont régulièrement interrompus par toute une série de cessez-le-feu et d'armistices qui ne font que retarder l'épuisement engendré par la guerre et permettent aux belligérants de se réarmer et de se regrouper. Les opérations d'aide aux réfugiés organisées par l'ONU et les ONG, qui maintiennent des populations pleines de ressentiment dans des camps et parfois ravitaillent les deux parties en guerre, ont des conséquences encore plus néfastes. À long terme, ces immixtions bien intentionnées ne font qu'intensifier et prolonger les hostilités. La vérité, aussi déplaisante soit-elle, est que la guerre n'a qu'une seule fonction utile : conduire à la paix. Donc, laissons la faire !

Jean-Jacques Kourliandsky :   Panama, les États-Unis s'en vont

Le 31 décembre 1999, conformément à l'accord signé par les présidents Carter et Torrijos en 1977, le canal de Panama et les bases américaines adjacentes seront rétrocédés par les États-Unis à Panama. Cette date marquera une profonde rupture : symbole d'un système politique à l'indépendance de façade, État instrumental créé à la mesure des intérêts économiques et stratégiques de Washington, Panama pourrait enfin accéder à une réelle indépendance. De nombreuses incertitudes, d'ordre économique et politique, obèrent cependant cette perspective, laissant craindre que le 31 décembre 1999 - loin de l'émancipation face à l'ancienne puissance tutélaire - ne constitue que le passage d'une souveraineté limitée à une souveraineté ambiguë.

Jean-Emmanuel Pondi :   Un Hutuland et un Tutsiland pour régler la crise du Rwanda et du Burundi : solution-miracle ou solution-mirage ?

Afin de mettre un terme au cycle de la violence et de stabiliser la région des Grands Lacs, certains préconisent la partition du Rwanda et du Burundi en deux États ethniques distincts. Pourtant, cette solution paraît extrêmement illusoire. Elle semble difficile à mettre en œuvre, tant est périlleuse la définition de critères d'identification entre les Hutus et les Tutsis. Par ailleurs, le déplacement volontaire des populations n'est pas réaliste. Enfin, il n'existe pas d'homogénéité culturelle entre les deux groupes et des rivalités demeurent en leur sein. La solution pourrait être l'instauration d'un État de droit africain. Ce dernier devrait combiner caractères de l'État de droit et les notions spécifiquement africaines d'organisation sociopolitique et culturelle.

Pascal Boniface :   Les leçons du conflit au Kosovo

Le bilan de la guerre au Kosovo est, aujourd'hui encore, difficile à établir. Cependant, les résultats apparaissent très contrastés ; le conflit n'a conduit ni à une victoire éclatante, ni à un échec complet. Si la politique de répression du régime de Belgrade à l'encontre des Kosovars a pris fin, il n'en demeure pas moins que la situation politique et économique du Kosovo, de la Serbie et de l'ensemble de la région est extrêmement fragile. Par ailleurs, les principes au nom desquels les pays occidentaux ont mené l'intervention militaire soulèvent des questions cruciales pour l'évolution de la société internationale. En outre, la contradiction entre la souveraineté et l'ingérence n'est pas résolue ; la primauté de l'une ou l'autre risque de conduire au retour de la loi du plus fort. Les deux principes doivent ainsi être pris en compte par la communauté internationale dans la définition de nouvelles règles

David Blanchon :   Le Kosovo, géographie d'un territoire à reconstruire

Le Kosovo, situé à la croisée des Balkans, a été marqué, jusqu'au début du siècle, par des frontières relativement floues entre les différentes ethnies. À l'heure actuelle, l'agriculture et l'industrie lourde ne permettent pas un développement économique ; par ailleurs, un fort taux de chômage et une économie " grise " contribuent à fragiliser la situation sociale. Pour autant, le Kosovo ne semble pas, par sa situation géographique ou sa démographie, voué au sous-développement. Depuis des décennies, les communautés albanaise et serbe se côtoient sans se mélanger. En outre, au sein de la société albanaise, des clivages sociaux et géographiques existent, donnant naissance à une véritable mosaïque. Après la répression serbe et les frappes de l'OTAN, la reconstruction du Kosovo est nécessaire ; l'attention devra être portée sur les voies de communication. Cependant, cette entreprise ne pourra se faire que dans un climat de confiance et avec l'aide de la communauté internationale.

Maxime Lefebvre :   Quelle politique commune dans les Balkans ? État du Pacte de stabilité

Le pacte de stabilité pour l'Europe de l'Est de 1999 témoigne de la volonté de l'Union européenne de contribuer à la sécurité et à la paix dans les Balkans. Le premier pacte, lancé en 1993 par la France, répondait aux nécessités de l'élargissement de l'UE vers l'Est. L'intérêt de ce pacte tenait essentiellement aux difficultés rencontrées, s'agissant notamment des minorités et du tracé des frontières. L'Europe du Sud-Est, et plus particulièrement les Balkans, n'étaient pas concernés - aussi, la nécessité d'un nouveau pacte s'imposa-t-elle. Durant la crise du Kosovo, le projet d'un pacte de stabilité et de confiance en Europe du Sud-Est fut relancé sous l'égide de l'OTAN et de l'Union européenne, cette dernière jouant un rôle directeur. Plusieurs questions devaient être réglées : stabilisation du Kosovo, évolution démocratique et reconstruction économique de la Serbie, accord de désarmement et maîtrise des armements dans la région.

Franck Latty :   Guerre et paix au Kosovo : le droit international dans tous ses états

Le recours " à la carte " au droit international par les différents protagonistes de la guerre du Kosovo a été flagrant. L'intervention des pays de l'OTAN, fondée sur le respect des droits de l'homme, s'est pourtant faite au mépris des règles internationales en matière d'interdiction du recours à la force. Néanmoins, la Cour internationale de Justice, saisie par la Yougoslavie, a refusé de se prononcer sur cette violation de la charte des Nations unies. Selon certains auteurs, il faut voir dans l'exemple du Kosovo la formation d'une nouvelle règle de droit international qui permettrait, dans certains cas limités, le recours à la force sans l'autorisation du Conseil de sécurité. Ce n'est que dans l'après-conflit que l'action du Kosovo a pu se situer dans une sphère juridique et non plus politique et militaire. La résolution 1244 (1999) du Conseil de sécurité prévoit la mise en place de " présences internationales civiles et de sécurité " au Kosovo, mais le statut de ce dernier reste encore précaire. La guerre du Kosovo aura en tout cas mis en lumière la vigueur grandissante du droit international pénal et le rôle important du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, comme l'a démontré l'inculpation de Slobodan Milosevic.

Arnaud Martins Da Torre :   Les illusions dangereuses d'une victoire aérienne

Les opérations militaires de l'OTAN contre la Yougoslavie sont l'objet de vives controverses. Certes, il n'y a pas eu d'échec militaire, cependant, les forces alliées n'ont que partiellement atteint les objectifs fixés. Par ailleurs, la conduite de la campagne aérienne mit en évidence des incohérences, liées notamment au non-respect de principes doctrinaux développés au cours de précédentes interventions. Au-delà des résultats de la campagne, il est nécessaire de s'interroger sur le choix du " tout aérien ". En effet, si l'on se réfère aux concepts développés par l'USAF, il n'est pas évident qu'il s'agisse d'une option par défaut, mais plutôt d'une volonté délibérée de démontrer la supériorité de l'Air power sur les forces terrestres et maritimes. Enfin, si les Européens ont pris conscience de la nécessité de combler le fossé technologique séparant leurs armées des celles des États-Unis, cela ne doit pas aboutir à ce que les forces européennes adoptent les principes stratégiques américains

Sir Thimoty Garden :   La participation britannique à l'intervention au Kosovo

Le Royaume-Uni s'est impliqué de manière constante dans le conflit au Kosovo. Ainsi, lors des tentatives pour parvenir à une solution négociée, les responsables politiques britanniques jouèrent un rôle important. Par ailleurs, lorsque le recours à la force militaire s'avéra nécessaire, le Royaume-Uni offrit sa contribution à l'opération Allied Force. Si leur participation ne fut pas négligeable, les armées britanniques, en pleine restructuration, rencontrèrent des difficultés pour mobiliser une force plus conséquente. La modestie des moyens militaires semble avoir été contrebalancée par l'intense activité des responsables politiques et, notamment du premier ministre, Tony Blair. Les Britanniques ont tiré des leçons du conflit quant à leurs capacités militaires, mais également quant à la nécessité pour l'Europe de développer une politique étrangère et de sécurité commune.

Arnaud Dubien :   La Russie et la crise du Kosovo

La guerre en Yougoslavie a donné lieu aux plus vives tensions dans les relations entre la Russie et l'Occident depuis la fin de la guerre froide. Moscou a dénoncé avec virulence l'intervention militaire de l'OTAN en Yougoslavie, tout en veillant à ne pas se laisser entraîner dans le conflit. Après quelques atermoiements, la Russie a en effet choisi d'œuvrer en faveur d'un règlement politique de la crise et a joué un rôle de médiation important - quoique controversé - entre Belgrade et les pays occidentaux. Illustration de l'érosion des positions russes sur la scène internationale, le conflit dans les Balkans a par ailleurs ravivé les craintes de Moscou de se voir marginalisée en Europe, et pourrait avoir de lourdes conséquences sur la politique étrangère et de sécurité de la Russie.

Olivier Da Lage et Didier Billion :   La guerre et le monde musulman

Face à l'intervention occidentale au Kosovo, la réaction du monde musulman a été mitigée. Soutien des uns, silence ou malaise des autres : gouvernements comme populations civiles étaient partagés entre sympathie pour la cause des Kosovars et hésitation face aux modalités d'action de l'OTAN. De plus, la comparaison avec la situation israélo-palestinienne a été vite établie : de nouveau, les alliés ont été accusés d'agir selon " deux poids, deux mesures ". Dans cette crise, considérée comme avant tout européenne, l'implication très forte de la Turquie, qui a saisi l'occasion pour affermir ses positions balkaniques, apparaît comme une exception.

Valérie Niquet :   Les répercussions de la crise du Kosovo en Asie

L'intervention des forces de l'OTAN au Kosovo a eu un retentissement considérable en Asie. À l'opposé du Japon qui a soutenu l'intervention, on trouve en Asie autour de la Chine un " front du refus " qui rejette tout ce qui peut apparaître comme une affirmation des tentations d'hégémonie des États-Unis. À Pékin, l'intervention de l'OTAN, et plus encore le bombardement de l'ambassade de Chine, ont donc été perçus comme une brutale remise en cause des illusions de puissance dont les dirigeants chinois avaient pu se bercer. Pour la République populaire de Chine (RPC), la principale leçon du Kosovo est donc, aujourd'hui, la nécessité absolue de poursuivre la modernisation de ses forces armées tout en tentant d'accroître sa marge de manoeuvre diplomatique face à Washington.

Jean-Jacques Kourlandsky :   Amérique latine. Le malentendu kosovar

Les États d'Amérique latine ont, dans leur ensemble, exprimé de fortes réserves face à l'intervention militaire de l'Alliance atlantique en Yougoslavie. Craignant que l'usage de la force par une organisation régionale sans mandat de l'ONU ne crée un précédent dans les relations internationales, ils ont réitéré leur attachement au respect de la souveraineté nationale et la prééminence du Conseil de sécurité des Nations unies. Mal compris en Occident, ce refus de l'ingérence humanitaire était toutefois d'autant plus prévisible que ces pays avaient adopté des positions similaires lors de crises récentes (bombardements anglo-américains contre l'Irak, affaire Pinochet), et qu'ils ont été, dès leur indépendance, malmenés par des puissances extérieures qui s'étaient arrogé un droit d'intervention discrétionnaire.


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