LA REVUE INTERNATIONALE ET STRATEGIQUE N°34 - Eté 1999
LE DOSSIER : L'ASIE CENTRALE : VERS UN NOUVEAU 'GRAND JEU' ?
Sous la direction de Didier Billion et Valérie Niquet
POINT DE VUE Samuel Huntington : La superpuissance solitaire François Cailleteau : Europe : la balkanisation des politiques de défense Catherine Durandin : La Roumanie, l'OTAN : le piège ?
POINT SUR Georges Le Guelte : Le plutonium, les déchets et l'Histoire Justin Vaïsse : Petit guide des revues et des think tanks américains : les très riches heures des relations internationales aux États-Unis
DOSSIER L'Asie centrale : vers un nouveau 'grand jeu' ? Olivier Roy : Passés recomposés
Les facteurs transnationaux Arnaud Dubien : Pétrole et gaz du Bassin caspien : de nombreuses incertitudes Jean-Paul Roux : L'islam en Asie centrale Alain Labrousse, Stéphane Allix et Fabrizio Vielmini : Les drogues en Asie centrale : héritages et innovations
L'Asie centrale comme nouvel enjeu de la politique des puissances Michael Croissant : Les intérêts américains en Asie centrale Anne de Tinguy : Russie-Asie centrale : la fin d'un 'étranger proche' Cyrille Poirier-Coutansais : L'Union européenne en Asie centrale ou la tentation de la puissance Frédéric Encel : Un nouvel horizon géopolitique pour Israël ? Victor Manceron : Les pays arabes en terrain mouvant Didier Billion : La Turquie : des illusions au réalisme Thierry Coville : Les relations économiques entre l'Iran et l'Asie centrale Valérie Niquet : La Chine : ambitions et contraintes Satish Nambiar : La sécurité régionale : un point de vue indien Christophe Hémery : Les illusions de la stratégie pakistanaise Hermann Niedermayer : Vingt ans de guerre en Afghanistan : un couvercle difficile à sceller
BIBLIOGRAPHIE
LES ACTIVITÉS DE L'IRIS (janvier, février, mars 1999)
Presses Universitaires de France, Paris, Eté 1999, 226 pages.
Samuel Huntington : La superpuissance solitaire
Quil existe aujourdhui une seule superpuissance ne signifie pas que le monde soit devenu unipolaire. La politique internationale contemporaine ne correspondant à aucun des trois modèles du passé : ni unipolaire, ni bipolaire, ni multipolaire, elle correspond plutôt à un hybride étrange, un système uni-multipolaire . Reste que les Etats-Unis continuent, en shérif solitaire, de se comporter comme sils vivaient dans un monde unipolaire, sisolant de plus en plus. Naît ainsi une sorte de coalition anti-hégémonique, qui prend des formes diverses et implique de nombreux Etats. Reste que, pour lauteur du Choc des civilisations, linteraction entre pouvoir et culture façonnera sans doute, de manière déterminante, les alliances et les antagonismes inter-étatiques.
François Cailleteau : E pluribus unum
Leffort de défense des Etats-Unis est entre 1,5 et 2 fois plus important (selon les méthodes de calcul) que celui des cinq puissances militaires dEurope occidentale. Si les effectifs des armées des deux ensembles sont quasiment de même niveau, cest loin dêtre le cas de leurs matériels, en particulier des capacités de projection. Dune façon générale, les Etats-Unis consacrent une part plus faible de leur budget au personnel, alors que les Européens, en ne faisant pas ce choix, entérinent leur subordination à lOTAN.
Catherine Durandin : La Roumanie, lOTAN : le piège
La Roumanie sest engagée, depuis 1993, dans une politique dintégration euro-atlantique dont on est aujourdhui en mesure dévaluer les premières conséquences. Jugée très positive à lOuest, ce rêve dOTAN nen témoigne pas moins dune situation profondément déséquilibrée : politique distordue entre fidélité à la Serbie et nécessité de saligner sur les décisions de Washington, inquiétudes face à la crise du Kosovo, crise de larmée. On peut déplorer que la formule de lancrage occidental, inspirée par une angoisse identitaire, soit devenue une sorte de langage incantatoire. Les Roumains ont du même coup négligé les atouts réels quils possédaient sur un plan diplomatique concret. Par-delà cette guerre des nerfs humiliante, lurgence serait surtout de repenser le statut des Balkans .
Georges Le Guelte : Le plutonium, les déchets et lhistoire
Apparue dans le sillage des applications militaires de latome, à une époque où elle nétait pas indispensable, la production délectricité dorigine nucléaire a connu au milieu des années 70 un développement spéculatif. Alors que son essor semble aujourdhui interrompu, la question des combustibles irradiés demeure préoccupante : après une analyse trop rapide des limites de leur politique de non-prolifération, les Américains ont abandonné le retraitement, et les recherches pour parvenir à une solution ont été perturbées par lhostilité croissante des opinions publiques à latome. Pourtant seules des techniques nucléaires permettraient déviter que le plutonium produit en grande quantité par lURSS puisse être ré-utilisé à des fins militaires.
Justin Vaïsse : Petit guide des revues et des think tanks américains : les très riches heures des relations internationales aux Etats-Unis
La vitalité et la diffusion des revues consacrées aux affaires internationales justifient quon se penche sur cette expression singulière dune science sociale américaine . Quel est larrière-plan intellectuel, social et institutionnel de ces revues ? Comment les classer sur léchiquier politique américain ? Quel lien entretiennent-elles avec les boîtes à penser (think tanks) - réalité elle aussi spécifiquement américaine ? Un petit guide pour se retrouver dans ces réseaux qui sont aussi une des formes du pouvoir de la République impériale.
Olivier Roy : Passés recomposés
Parmi les nombreux paradigmes historiques auxquels les jeunes républiques dAsie centrale se réfèrent, laffirmation politique du Pakistan, de lIran et de lOuzbékistan rappelle les trois espaces impériaux du XVIe siècle. Mais léthnicisation des identités a brisé leur communauté linguistique. Si le panturquisme daujourdhui, reconstitué et laïcisé, na aucun impact en Asie centrale, le panislamisme, phénomène importé du Pakistan et dArabie saoudite, ne constitue guère une menace supranationale pour le cadre étatique actuel. Quant au retour russe tant annoncé, il sest traduit par un fiasco. La région est donc le lieu dune configuration radicalement nouvelle avec une multiplicité de nouveaux Etats nations, partenaires de relations bilatérales, plutôt que le théâtre dun nouveau grand jeu des puissances.
Arnaud Dubien : Pétrole et gaz du bassin caspien : de nombreuses incertitudes
La redécouverte de la Caspienne, qui a correspondu à lapparition de nouveaux Etats riverains et à une réévaluation contestée de ses réserves dhydrocarbures, en a fait un élément déterminant des recompositions en cours de lespace post-soviétique. Son statut juridique ne cesse dêtre au cur des contradictions entre Russie, Iran et nouveaux Etats indépendants. Quant aux modalités du désenclavement, cest-à-dire au tracé des futurs oléoducs, elles détermineront dans une large mesure sa configuration géopolitique, lissue de laffrontement sovieto-américain dépendant de lIran.
Jean-Paul Roux : LIslam en Asie centrale
Lempreinte de lislam en Asie centrale est inégale - profonde chez les Ouzbeks et les Tadjiks, superficielle chez les Kazakhs, Kirghizs et Turkmènes qui nont pas de véritable tradition musulmane et peuvent se rapporter à dautres références. La décadence de la fin du XIXe siècle puis la propagande antireligieuse de lURSS ont conduit à la coexistence dun islam officiel et dun autre, clandestin et plus virulent quon ne lavait pensé. Avec les indépendances, lislam peut devenir la matrice dun renouveau identitaire : il sagit néanmoins dun islam culturel plus quun retour dune foi et de pratiques que la plupart connaissent mal. Pour cette même raison, malgré laide de plusieurs Etats musulmans, on est loin dun véritable panislamisme, même si la religion elle-même pourrait sous une forme ou une autre être instrumentalisée par le pouvoir.
Alain Labrousse, Stéphane Allix et Fabrizio Vielmini : Les drogues en Asie centrale : héritage et innovations
Léconomie de la drogue en Asie centrale représente aujourdhui un danger moins par le développement de productions illicites ou dactivités de transformations, que par le rôle pris par ces pays dans les activités de transit, en particulier en provenance de Chine ou dAfghanistan. Cette situation résulte de la persistance de conflits ouverts ou larvés, des difficultés rencontrés par la transition vers léconomie de marché, de louverture à lOccident, mais aussi de limbrication de territoires difficiles à contrôler. Solidarités mafieuses et blanchiment des activités criminelles prennent des formes propres au contexte régional ou local.
Michael Croissant : Les interêts américains en Asie Centrale
La priorité géopolitique essentielle des Etats-Unis dans le contexte daprès Guerre Froide est décarter le risque de se voir écarter du continent Eurasiatique par un état ou une coalition détats hostiles, portant ainsi atteinte à sa primauté globale. La position stratégique de lAsie centrale et lindépendance confèrent aux républiques un influence certaine sur les options politiques des différents prétendants à lhégémonie en Eurasie. Un deuxième, mais non moins important, objectif américain est dobtenir un accès libre aux richesses gazières et pétrolières de la mer Caspienne.
Anne de Tinguy : Russie-Asie centrale : la fin d un étranger proche
Faute de consensus sur les fondements et lavenir de la CEI , lespace anciennement soviétique est de moins en moins intégré , et ce ne sont pas les Républiques dAsie centrale (Kazakhstan excepté) qui pourrait prendre des initiatives relançant lactivité de ces institutions aujourdhui en crise ouverte. Plus généralement, les positions russes reculent dans cette zone, Moscou ne lui ayant guère prêté dattention après léclatement de lURSS, sinon dun point de vue étroitement militaire. Au contraire, dans le domaine économique et commercial, la politique russe a encouragé les Etats qui en avaient les moyens à se tourner vers des acteurs extérieurs. Le recul au profit des Américains, dans le bassin caspien, confirme cette tendance quaccentue aussi bien la crise financière russe que, plus profondément, la distension des liens entre ces sociétés et le monde russe.
Cyrille Poirier-Coutansais : LUnion européenne en Asie centrale ou la tentation de la puissance
Faute de représenter le nouvel El Dorado des hydrocabures ou, dans un futur proche, le carrefour du commerce mondial, imaginés par certains, lAsie centrale ne présente guère dintérêt pour une Europe réduite à une union douanière. En revanche, une Europe assumant sa vocation de grande puissance aurait lobligation stratégique dy être présente. Cest encore loin dêtre le cas tant les intuitions dune Union sans moyens ne sauraient compenser leffacement des Etats membres.
Frédéric Encel : Un nouvel horizon géopolitique pour Israël ?
Lémergence dune nouvelle Asie centrale désoviétisée constitue une chance pour Israël, à qui elle offre une nouvelle source dimmigration juive ainsi que de nouveaux partenaires, musulmans mais peu liés par une solidarité islamique. Soucieux dobtenir une neutralité bienveillante sur la question palestinienne et de pénétrer ces nouveaux marchés, Israël a utilisé linfluence de ses alliés turcs et américains. Un développement encore modeste des échanges est le symbole de cette stratégie de lEtat hébreu, à ce jour plutôt couronnée de succès, pour contourner son isolement.
Victor Manceron : Les pays arabes en terrain mouvant
Après une marginalisation politique puis culturelle du monde arabe en Asie centrale, les nouvelles républiques ont cherché à faire jouer la carte de la solidarité musulmane et à tisser de nouveaux réseaux à la fois politiques et économiques, particulièrement avec les pays du Golfe. Le prosélytisme islamique, notamment wahhabite, est le premier vecteur de cette influence. Les obstacles quil rencontre importent dautant moins que les véritables enjeux sont ailleurs : émergence potentielle dun acteur sur le marché pétrolier et surtout tracé des nouvelles voies dacheminement des hydrocarbures. Dans un contexte aujourdhui plus serein, les pays arabes tentent de peser sur des recompositions complexes, sans que leur politique évite des contradictions lourdes de menaces.
Didier Billion : La Turquie : des illusions au réalisme
Après la chute de lURSS et la création des républiques dAsie centrale, sest posée pour la Turquie la question de la redécouverte et de la prise en compte dune zone longtemps oubliée. Le début des années 90 a été une période de grandes ambitions mais aussi dillusions qui reposaient notamment sur la mise en avant dun modèle turc pour la région. A la fin de la décennie, ces projets ont rencontré leurs limites pour des raisons à la fois politiques et économiques. La réduction de la menace iranienne rend moins nécessaire le rôle charnière que la Turquie pouvait espérer jouer et elle ne dispose pas des moyens de contribuer seule à un réel désenclavement économique.
Thierry Coville : Les relations économiques entre lIran et lAsie centrale
Le développement de relations économiques entre lIran et les nouvelles républiques dAsie centrale correspond à lintérêt des deux partenaires puisquil permet, au premier, de sortir de la gestion étatique de la rente pétrolière et, au second, de dépasser la spécialisation imposée par la planification soviétique. Les échanges, néanmoins, restent encore faibles en raison du manque de complémentarité déconomies en voie de développement, de linstabilité macro-économique et du rythme inégal des politiques de libéralisation. Cependant, on ne doit pas négliger les atouts de lIran : situation géographique et expertise dans le domaine des hydrocarbures, dans le contexte dune normalisation de sa politique extérieure.
Valérie Niquet : La Chine : ambitions et contraintes
Depuis leur indépendance, la Chine a vu dans les républiques dAsie centrale, affaiblies et isolées, loccasion dun essor commercial et la possibilité dun nouvel accès à des ressources énergétiques. Elle espère aussi, en développant les liens avec ces gouvernements, éviter une détérioration de la situation de sa province occidentale du Xinjiang agitée par un mouvement séparatiste de plus en plus actif. Les méfiances réciproques qui subsistent et les conséquences de la politique douverture des frontières pourraient toutefois limiter les avantages stratégiques que la disparition de la tutelle soviétique sur la région avait pu faire espérer aux autorités chinoises.
Satish Nambiar : La sécurité régionale : un point de vue indien
Devant les menaces que représente lAsie centrale (affrontements ethniques, dislocation de lespace économique soviétique, conflit interne au Tadjikistan) et ses promesses de développement, les puissances se livrent une concurrence quutilisent les nouvelles Républiques indépendantes. Cest dans ce jeu que sinsère la politique indienne qui ne profitera pas nécessairement de léchec pakistanais ; si des liens anciens existent et si un tel partenariat offre de nombreux avantages aux nouveaux Etats, son éloignement géographique et les limites de ses moyens empêchent lInde de jouer, à elle seule, un rôle significatif.
Christophe Hémery : Les illusions de la stratégie pakistanaise
En partie pour acquérir une profondeur stratégique face au rival indien, mais aussi pour accéder aux ressources énergétiques de la région et affirmer une identité politique et culturelle encore incertaine, le Pakistan a cherché à développer son influence en Asie centrale. Cette tentative a échoué moins en raison de la réaction indienne que du fait de la multiplicité et des contradictions des acteurs pakistanais et surtout dune approche trop idéologique. Celle-ci a entretenu des illusions sur la proximité du Pays des purs et dun espace marqué par lempreinte soviétique.
Hermann Niedermayer : Vingt ans de guerre en Afghanistan : un couvercle difficile à sceller
LAfghanistan est en conflit depuis vingt ans. La lutte contre loccupant soviétique dans les années 80 sest aujourdhui muée en guerre civile entre factions afghanes. Le départ des Soviétiques et une alliance entre les Moudjahidin permit despérer une stabilisation du pays. Cependant, les intérêts économiques - transit du pétrole et du gaz dAsie centrale - attisèrent les convoitises et contribuèrent à la reprise des combats. Un mouvement émergent, les Taliban, soutenu par des puissances étrangères, parvint rapidement à contrôler la majeure partie du territoire afghan. Ces derniers, par leur prosélytisme religieux, constituent une menace pour la stabilité régionale ; en cette fin de siècle, le radicalisme sunnite semble prendre lascendant sur lintégrisme chiite iranien.
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