ANALYSES

Le départ de Philippot, « un triomphe des héritiers de Jean-Marie Le Pen »

Presse
21 septembre 2017
Interview de Thomas Guénolé - L'Express
Après le départ de Florian Philippot du Front national, l'avenir du parti pose question. Quelle ligne, quelle stratégie, quel leader ? La refondation est pleine d'incertitudes.

C'est la fin d'une époque. Florian Philippot parti, l'artisan de la dédiabolisation du Front National, a claqué la porte, alors que le parti, après une fin de campagne présidentielle ratée de Marine Le Pen, aborde le chantier de se refondation.
Sa présidente, Marine Le Pen, est fragilisée par le départ de celui qui était son vice-président à la stratégie et à la communication et son allié dans sa quête du pouvoir. Alors, quel avenir pour la formation créée par Jean-Marie Le Pen? Interview du politologue Thomas Guénolé, chercheur associé à l'Institut de relation stratégique et internationale (IRIS), pour qui le parti frontiste s'engage vers un retour à ses fondamentaux.

Florian Philippot a décidé de quitter le parti dont il était vice-président du parti. Il s'inscrit dans une série historique de numéros 2 contestés: Stirbois, Mégret, Gollnisch... Est-ce un hasard ou est-ce que cela dit quelque chose du fonctionnement du FN?

Ce n'est pas un hasard, mais une tradition. Le Front National a un fonctionnement immature et archaïque, c'est quasiment un système féodal. Il y a un maître, un monarque aux pouvoirs absolus. S'il y a un désaccord ou un mécontentement à exprimer, ça ne peut être fait qu'en tapant sur son second, son dauphin. Ainsi, Marine Le Pen était intouchable, mais Florian Philippot lui, était largement exposé. Il était montré du doigt par les partisans d'une relepenisation comme le seul fautif de la déroute du FN à la présidentielle par le fait que sa ligne, souverainiste et sociale, a été celle de leur candidate. Alors qu'elle avait été validée, en 2011, par Marine Le Pen elle-même. Mais s'attaquer au numéro deux est plus simple.

Ce départ annonce-t-il le retour d'une ligne plus droitière, plus identitaire?

Indéniablement, cet événement marque le triomphe des héritiers de Jean-Marie Le Pen, un retour aux fondamentaux est clairement à prévoir. Lorsque celui-ci était à la tête du parti, l'objectif était d'attirer les électeurs issus des rangs de la droite. Il fallait alors diaboliser les étrangers, parler de sécurité... Sans oublier de montrer un certain attachement au libéralisme économique, point très important pour attirer cet électorat. Avec Marine Le Pen, le FN est devenu un parti attrape-tout. La sortie de l'euro est alors devenue un sujet aussi important que l'Islam ou la revalorisation générale des salaires, par exemple. Les électeurs de gauche étaient autant ciblés que ceux de droite. Un pari perdant, la sociologie de l'électorat historique du FN penchant clairement à droite. Avec l'élection présidentielle perdue et le départ de Philippot, c'est la preuve que la greffe tentée a été rejetée. Un retour à la case départ s'impose naturellement et la montée en puissance de Nicolas Bay le symbolise parfaitement.

Si le Front National prend un virage idéologique comme celui que vous décrivez, Marine Le Pen sera-t-elle encore légitime pour mener le parti?

Elle a toujours défendu la ligne politique chère à Florian Philippot, ils ont porté cette mutation et cette dédiabolisation ensemble durant des années. Si l'on prend en compte ces éléments, évidemment que Marine Le Pen n'est pas la mieux placée pour mener le parti vers 2022. Pour autant, il est difficilement pensable qu'elle puisse être contestée. Le Front National est une entreprise familiale, aucune personne extérieure au clan Le Pen ne peut réellement prendre la place de chef. Légitime ou pas, c'est elle qui mènera la barque.

Marion Maréchal-Le Pen ne peut-elle pas prétendre à prendre la suite? Elle est populaire chez les militants, défend la ligne de son grand-père...

Si la place de Marine Le Pen est remise en cause, ce serait une révolution. Mais elle ne peut être qu'une révolution familiale. Ce qui est logique pour une monarchie où le pouvoir se transmet de façon héréditaire. Donc Marion Maréchal-Le Pen serait la mieux placée pour prendre le relais, évidemment. Mais pour cela il faudrait qu'elle sorte de sa retraite.

Quel rôle peuvent jouer Nicolas Bay, Louis Aliot ou Gilbert Collard dans cette refondation?

Ils ne peuvent être que des faiseurs de roi. Quand vous ne portez pas le nom Le Pen, la plus belle place accessible est celle de numéro 2. Actuellement, c'est Nicolas Bay qui semble le mieux positionné. Mais c'est aussi une place dangereuse, exposée. Dans n'importe quel parti, on se bat pour être le premier, ici la bataille concerne la place de second.

Robert Ménard a récemment appelé à une union des droites, appelant le Front National a en être à l'initiative. Est-ce envisageable?

En tout cas c'est une volonté qui entrerait dans ce que pourrait être la nouvelle ligne du FN. On sait que Nicolas Bay partage cette envie et il n'est pas le seul. Ça correspond à l'idée, très présente dans les milieux de la droite radicale, de réaliser un front commun. Sauf que rassembler toutes les factions de la droite peut s'avérer être un attelage compliqué, il existe tellement de chapelle: souverainistes, droite dure, droite catholique... De plus, je ne suis pas sûr que cela soit dans les plan de Laurent Wauquiez de réaliser des alliances avec le FN, comme la droite a pu le faire à la fin des années 90 (lors des régionales de 1998). Il compte plutôt aspirer leur électorat comme l'a fait Sarkozy en 2007.
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