ANALYSES

Birmanie : il faut aider Aung San Suu Kyi

Presse
20 septembre 2017
Son discours était attendu. Un an après celle qu’elle avait prononcée à l’assemblée générale de l’ONU, l’intervention d’Aung San Suu Kyi sur les Rohingya, victimes depuis plusieurs semaines de violences et contraints à l’exil vers le Bangladesh par centaines de milliers dans des conditions inacceptables, a non seulement une valeur de test sur les intentions de la Lady, mais aussi sur ses capacités à reprendre la main sur un dossier semblant lui échapper. Il convient cependant sur ce problème urgent mais aussi complexe de ne pas confondre fragilité et mauvaises intentions, et de ne pas déstabiliser un régime démocratique qui est le seul rempart face au retour de la junte et, paradoxalement, à des violences inter-ethniques et inter-religieuses de très grande ampleur.

UNE INTERVENTION INDISPENSABLE

Si les violences dont sont actuellement victimes les Rohingya ne sont malheureusement pas nouvelles, elles se sont fortement intensifiées depuis fin août, consécutivement à des attaques contre des postes militaires dans la région de l’Arakan, où vit cette minorité, et à des représailles de l’armée.

Devant l’ampleur des départs vers le Bangladesh, pays qui ne dispose pas des moyens permettant d’accueillir des réfugiés en grand nombre, une clarification de la situation par la personnalité la plus importante et la plus influente de Birmanie était indispensable, et les pressions notamment occidentales très fortes, tandis que des représentants de l’ONU n’hésitaient pas à parler de « dernière chance » donnée au Prix Nobel de la Paix 1991.

Tout aussi indispensable était l’appel au calme et à l’arrêt de la violence lancée par celle qui bénéficie d’une popularité immense dans son pays, au risque de se voir totalement décrédibilisée à l’international et critiquée de manière encore plus vive par des observateurs qui ne prennent pas le soin de comprendre les réalités birmanes. Aung San Suu Kyi a donc enfin exprimé son souhait de mettre un terme à la violence, et de voir les réfugiés être en mesure de rentrer au pays, après avoir reconnu l’ampleur du problème, même si elle a indiqué dans le même temps que la moitié des musulmans de la région ne subissent pas de violence (ce qui est difficile à vérifier).
On peut déplorer un discours en demi-teinte, mais pouvait-elle faire plus ? Elle n’a pas prononcé le terme Rohingya, mais le peut-elle dans un pays qui ne reconnaît pas ce groupe, et qualifie la majorité des musulmans de l’Arakan de Bengalis ? Et si elle a déploré les violences, elle n’a pas accusé l’armée, mais le peut-elle compte-tenu de la puissance de cette dernière ?

UN DISCOURS QUI MONTRE LES LIMITES DU POUVOIR BIRMAN

Reprocher à celle qui est ministre des affaires étrangères et conseillère d’Etat, mais dirige de facto le pays, de ne pas régler le problème des Rohingya, est légitime. Mais prendre la mesure des difficultés qu’elle rencontre pour le régler est essentiel.

La démocratie birmane qui a été officialisée après l’élection de 2015 et l’arrivée au pouvoir de la Ligue nationale pour la démocratie, le parti créé par Aung San Suu Kyi, reste très fragile, après plus d’un demi-siècle de junte au pouvoir, des mécanismes de contrôle dans les régions les plus reculées (et parfois inaccessibles) qui restent inopérants, et une situation économique difficile, après des décennies de sanctions internationales.

Si Aung San Suu Kyi incarne depuis trois décennies dans les pays occidentaux le visage de la démocratie et du progrès, la réalité politique, économique et sociale de la Birmanie ne saurait être transformée en quelques mois, et ce quelles que soient les intentions des dirigeants actuels et la rapidité avec laquelle ce pays s’ouvre au monde. En attendant, les résistances, incarnées par les militaires, une constitution contraignante et de multiples problèmes de développement, d’enclavement de nombreuses régions, de luttes inter ethniques ou de corruption, sont autant de défis à la réforme des institutions. C’est un pouvoir faible qui est entre les mains d’Aung San Suu Kyi.

Les ministères de la défense et des frontières, qui sont en première ligne sur ce dossier, sont notamment tenus par les militaires. Et les violences contre les Rohingya ne sont pas ordonnées par le gouvernement, mais sont orchestrées par les autorités militaires locales, dont on peut aisément deviner le sentiment de défiance à l’égard du gouvernement.

Cette réalité ne doit pas exclure le sentiment de haine, et l’instrumentalisation qui en est faite, par les groupes radicaux, et qui explique notamment les problèmes auxquels sont confrontés les Rohingya, mal aimés de la majorité des Birmans, et qui sont rejetés pour des questions de territoire et d’histoire plus qu’en raison de leur confession religieuses (les Birmans musulmans dans le reste du pays ne sont pas l’objet de violences). Mais elle permet de mieux comprendre les difficultés auxquelles est confrontée Aung San Suu Kyi, et l’étroitesse de sa marge de manœuvre face à des acteurs qui ont à cœur de la déstabiliser et la décrédibiliser.

LA JUNTE EN EMBUSCADE

Les dernières scènes de violence à grande échelle contre les Rohingya, qui avaient alors été déjà contraints de fuir l’Arakan par milliers (avec un refus des pays voisins de la Birmanie de les accueillir), remontent à l’été 2015, en marge d’une mousson particulièrement meurtrière, et d’exactions commises par l’armée contre les populations musulmanes. Ces violences étaient surtout associées au scrutin électoral et à la perspective de voir la junte céder le pouvoir aux démocrates.

Déjà à l’époque, des voix s’étaient élevées pour dénoncer le silence d’Aung San Suu Kyi, silence expliqué par le risque de perdre l’élection, et de céder ainsi aux manipulations de la junte, soucieuse de la déstabiliser et de garder le pouvoir. D’une certaine manière, les évènements actuels s’inscrivent dans la continuité de cet épisode.
Les démocrates contrôlent la majorité du parlement, mais cette majorité n’est pas suffisante pour leur permettre d’engager des modifications constitutionnelles, qui sont également indispensables sur ce sujet. Le statut des Rohingya, qui pose problème, remonte à une loi de 1982 qui, de facto, leur interdit la citoyenneté birmane.

Cet héritage empoisonné de la junte (qui s’ajoute à une longue liste, comme les 25 % de parlementaires octroyés systématiquement aux militaires, ou l’impossibilité pour Aung San Suu Kyi d’être officiellement chef de l’Etat), avec lequel Aung San Suu Kyi doit composer, non seulement traduit un peu plus la faiblesse de son pouvoir, mais aussi le risque de voir les militaires, qui ne se sont pas évaporés dans la nature, chercher à reprendre le pouvoir.

LES CRITIQUES CONTRE SUU KYI DOIVENT LAISSER PLACE À UN VRAI PLAN

En Asie du sud-est, le recul de la démocratie est un défi qui semble frapper tous les pays. La Thaïlande glisse vers un pouvoir autoritaire placé entre les mains de l’armée et du roi, le Cambodge de Hun Sen a clairement basculé vers la dictature en arrêtant les opposants et interdisant les médias hostiles, les Philippines de Duterte cèdent au populisme…

Les deux pays qui ont, à l’inverse, montré des signes encourageants de démocratisation et d’ouverture au cours des dernières années, l’Indonésie et la Birmanie, sont de leur côté confrontés à de multiples résistances. Cette réalité doit nous rappeler non seulement à quel point il n’y a pas d’acquis démocratiques dans cette région, mais aussi dans quelle mesure il est justement nécessaire d’apporter un soutien à ceux qui en défendent les valeurs. On peut, en projetant des perceptions occidentales, critiquer Aung San Suu Kyi et considérer qu’elle n’est pas à la hauteur de la tâche, mais il n’y a pas d’alternative acceptable en Birmanie de nos jours.

Aussi serait-il préférable de lui apporter un soutien dans son effort de réconciliation des groupes ethniques et religieux qui peuplent la Birmanie, véritable mosaïque culturelle, et de la conforter face aux radicaux et aux militaires. À l’inverse, continuer à la rendre responsable du malheur des Rohingya ne fait que conforter ceux qui cherchent la chute de la démocratie birmane, et n’auront aucun scrupule une fois de retour au pouvoir à intensifier les massacres : les militaires.

Parmi les solutions pouvant permettre de faire évoluer le nœud Rohingya, l’implantation progressif d’un fédéralisme en Birmanie est souvent citée, et c’est d’ailleurs une option que ne rejette pas Aung San Suu Kyi. Mais les militaires y sont résolument hostiles, et s’opposent à toute tentative de modification de la Constitution en ce sens.

C’est ainsi que si Le problème des Rohingya nous renseigne sur les maux profonds que connaît la Birmanie, et que des décennies d’opacité du régime ont rendus invisibles aux yeux de l’Occident, il nous rappelle aussi à quel point le pouvoir birman a besoin de soutiens extérieurs, et dans quelle mesure Aung San Suu Kyi n’a d’autre alternative que de travailler avec les militaires, au risque de voir ces derniers la court-circuiter. En attendant un contexte plus favorable.
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