ANALYSES

La défense au sommet de son « 7ème art » ?

Tribune
29 août 2017
Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense, annonçait en mai 2016 la création au sein du ministère des Armées d’une « Mission Cinéma », placée sous l’égide de la DICOD (Délégation à l’Information et à la Communication de la Défense). Cette annonce, faite à l’occasion de la présentation en avant-première dans les locaux du ministère de la saison 2 de la série à succès Le Bureau des légendes, reflète l’intérêt grandissant que porte le ministère des Armées au monde du 7ème art et à celui des séries télévisées.

Une nouvelle dialectique entre le ministère des Armées et le monde du cinéma

Bien sûr, le cinéma s’intéresse depuis des années au monde militaire et aux conflits armés. De nombreux films du genre ont investi les écrans de télévision ou de cinéma depuis bien des décennies. Si l’on s’en tient aux frontières hexagonales[1], le cinéma français n’est pas avare d’œuvres profondes qui portent en elles une réflexion sur les forces armées et les grands conflits historiques (Capitaine Conan, de Bertrand Tavernier – L’armée de Ombres, de Jean-Pierre Melville - Indigènes, de Rachid Bouchareb – Joyeux Noël, de Guillaume Canet, etc.) ou parfois plus largement sur la psychologie et les émotions humaines en temps de guerre (La Vie et rien d’autre, de Bertrand Tavernier et avec Philippe Noiret – Le vieux fusil, de Robert Enrico qui met en scène le duo Philipe Noiret / Romy Schneider - La Grande Illusion, réalisé par Jean Renoir et dont Jean Gabin occupe un des rôles principaux, Le Souper, d’Edouard Molinaro, avec Claude Rich et Claude Brasseur, etc.).

Bien sûr le milieu de la défense s’est doté très tôt - dès le début du XXe siècle - d’outils issus du monde cinématographique pour lui permettre d’assurer sa promotion et de sensibiliser la société tantôt aux valeurs militaires, tantôt aux difficultés d’un conflit, tantôt encore pour mobiliser une population derrière ses troupes (voir les travaux de Violaine Challéat qui analyse l’évolution des services du ministère en charge de réaliser des projets cinématographiques entre 1915 et 2008[2]). Aujourd’hui, il existe au sein du ministère des Armées l’ECPAD (Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la défense) qui a remplacé en 2001 l’ECA (Etablissement cinématographique et photographique). Cet organisme est sous la tutelle de la DICOD.

En revanche, un autre phénomène se développe depuis les années 2000 en France, celui d’un investissement progressif du milieu du 7ème art par les acteurs de la défense. Une véritable dialectique semble s’être installée aujourd’hui entre le monde réel et le monde des séries[3]. Chacune de ses sphères est devenue une source d’inspiration pour l’autre. Le monde contemporain inspire les scénaristes autant que leurs œuvres (cinématographiques ou séries télévisées) qui quant à elles nourrissent et amènent les acteurs du monde à réfléchir sur l’impact de leur action. Dès lors, les politiques et les hauts-dirigeants ont fini par percevoir la redoutable efficacité du cinéma en termes de transmissions de messages. C’est dans cette mouvance que semble s’inscrire aujourd’hui le ministère des Armées.

Stratégie de communication institutionnelle et réussite cinématographique 

Le 7ème art se révèle être un acteur éducationnel et de préservation de la mémoire, en plus d’être un outil de divertissement. Mais il est également un excellent outil de critique de la guerre. De nombreuses grandes œuvres ont su retraduire avec brio les conséquences matérielles, psychologiques et humaines qu’entraînent de tels actes de violence. Il est des horreurs en temps de guerre que des mots seuls ne peuvent exprimer. Le cinéma et le monde des séries jouent alors un rôle plus que nécessaire en traitant des conséquences dramatiques que peuvent engendrer certaines décisions en temps de guerre ou le choix même de mener certains conflits (Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, Docteur Folamour ou bien Les sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, ou encore Johnny got his gun, de Dalton Trumbo).

Et il n’est pas rare que pour les besoins d’un film, un scénariste ait le besoin de rencontrer des acteurs militaires afin que ces derniers leur livrent leur témoignage.

Mais, fait relativement nouveau depuis les années 2000, le ministère des Armées s’est doté d’outils institutionnels permettant désormais d’instaurer un vrai dialogue et une vraie collaboration entre le monde cinématographique et celui de la défense. En 2012, un groupement d’Intérêt Public (GPI) « La mission du Centenaire », organisme interministériel[4] a vu le jour avec pour objectif de cadencer l’organisation d’évènements pour commémorer tout au long de 4 années (2014-2018) le centenaire de la Première Guerre mondiale. Le cinéma et la diffusion de films relatant cette guerre sont un des principaux piliers culturels sur lesquels s’appuie le groupement pour organiser les temps clés de ce centenaire. Cela permet notamment de renforcer le rapport entre la défense, la mémoire (de guerre) et la culture sociétale.

Ce dialogue entre la Défense, le monde du cinéma et celui des séries télévisées prend d’autant plus d’ampleur que nous sommes entrés dans l’ère de la consommation des séries[5]. Désormais, le ministère des Armées entend appliquer ce qui se fait outre-Atlantique depuis des années déjà. Les rapports entre le Pentagone et le cinéma américain ont permis la création d’une multitude de films du genre qui jouissent d’une renommée mondiale (Le Jour le plus long, Platoon, Apocalypse Now, Full Metal Jacket, Top Gun, Le Pont de la Rivière Kwaï...). L’acteur et réalisateur Matthieu Kassovitz rappelle très justement que notre imaginaire est plus influencé par des références américaines plutôt que françaises ou européennes. Cela peut paraître paradoxal mais il est plus probable qu’un citoyen français connaisse le FBI (Federal Bureau of Investigation) avant de savoir ce qu’est la DGSE. Il est certain que la NASA (National Aeronautics and Space Administration) est plus connue aux yeux du grand public que l’ASE, qui n’est autre que l’Agence spatiale européenne.

La communication par le cinéma s’inscrit donc un comme vecteur promotionnel de premier ordre. Il permet de rayonner, sans pour autant que cela empêche la création de projets cinématographiques critiques à l’égard du milieu de la défense et de l’objet militaire.

Une collaboration réciproque en amont et pendant les temps de production

Concrètement, cette collaboration (fructueuse) entre acteurs publics de la défense et acteurs du monde du cinéma (et des séries) se traduit par des échanges avant, pendant et après la production d’œuvres cinématographiques.

Ils se font en amont, par le biais des conseils donnés par des professionnels de la défense aux scénaristes lors de l’écriture d’un script. La Mission Cinéma du ministère accueille ainsi en son sein des auteurs et des scénaristes du milieu audiovisuel (sous forme de séjours, formations, « stages », etc.) pour s’imprégner des problématiques de défense. Il s’agit là - comme l’affirme le directeur de cette mission Olivier-René Veillon – d’un « pari sur la création et sur le contenu ».

Ils se font pendant le tournage d’un film ou d’une série. Des conseillers militaires ou des experts sont ainsi présents sur les lieux de production afin de distiller des conseils aux acteurs et à la réalisation, afin de rendre le jeu le plus crédible possible aux yeux du spectateur. Cela a notamment été le cas pour le film Indigènes. Par ailleurs, le ministère met à disposition des sites dont il est propriétaire à des fins de tournage, moyennant des frais de location[6]. Il peut également s’investir dans une production cinématographique en investissant du matériel militaire (hélicoptères, avions de chasse…) ou en permettant à des acteurs d’effectuer des stages militaires pour les besoins de leur rôle. Ainsi, dans le cadre de leur participation à la superproduction française Forces Spéciales (réalisé par Stéphane Rybojad), pour lequel le ministère des Armées s’est énormément investi, les acteurs Benoît Magimel et Djimon Hounsou ont pu suivre un stage de formation au sein de la   Force maritime des fusiliers marins et commandos (FORFUSCO) de la Marine nationale, basée à Lorient.

Toutefois, toutes les demandes n’aboutissent pas et la participation du ministère des Armées à une production cinématographique ne doit pas entraver les opérations qu’elle mène en parallèle, d’autant que la critique liée aux manques de moyens sur les théâtres d’opérations n’est plus un secret aujourd’hui. De plus, il peut arriver que des projets qui n’aient pas l’aval du ministère ne puissent bénéficier d’aucune aide. Cela fut le cas de Matthieu Kassovitz, qui a trouvé portes closes au ministère lorsque celui-ci a souhaité bénéficier de matériels militaires dans le cadre de la réalisation de son film l’Ordre et la morale, sorti en 2011.

L’intérêt croissant porté par le ministère des Armées au cinéma et aux séries télévisées nous pousse donc à nous questionner sur les enjeux qui sous-tendent ce volontarisme étatique croissant de faire du 7ème art un espace de communication et de sensibilisations des problématiques de défense. Plus largement, le cinéma et les séries télévisées françaises pourraient s’ancrer un peu plus comme un outil majeur du soft power français.

 

[1] Sans évoquer le cinéma américain, passé maître dans l’art du film de guerre : Le Jour le plus long, Apocalypse Now, Il faut sauver le soldat Ryan, etc.

[2] Voir les travaux de Violaine Challéat 

[3] Dominique Moïsi, « La Géopolitique des séries ou le triomphe de la peur », Champs actuel, janvier 2017, Paris, 196 pages.

[4] Les 6 ministères concernés : Ministère de la culture, des Affaires étrangères et européennes, de la Défense, de l’Education Nationale, + 2

[5] Clément Combes, « La consommation de séries à l'épreuve d'internet. Entre pratique individuelle et activité collective », Réseaux 2011/1 (n° 165), p. 137-163. DOI 10.3917/res.165.0137

[6] Le ministère met à disposition de tous une brochure détaillant l’ensemble des prestations qu’il propose au monde des séries télévisées et du cinéma. Voir la brochure
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