ANALYSES

Soft power : relancer le réseau culturel français

Tribune
28 août 2017
Par Yohann Turbet Delof, directeur général de l'Alliance française de Lima, délégué général Pérou
Les récentes attaques et remises en question dans les médias contre l’Alliance française obligent à rappeler combien la France rayonne encore dans le monde grâce à son réseau culturel ; il est cependant urgent de le préserver, de le moderniser et de le professionnaliser.

Fort de plus de 800 Alliances françaises et d’une centaine d’Instituts français, le réseau culturel français est unique au monde : aucun autre pays ne dispose d’une présence aussi généralisée aux quatre coins de la planète, dédiée au dialogue interculturel et bien éloignée des accusations néocolonialistes dont elle fait parfois l’objet. C’est un atout précieux et incomparable, qui plus est à l’heure où la France entend jouer un rôle de premier plan au niveau mondial et vient de reconquérir, selon l’Institut Portland, la place de la nation la plus influente du monde, au soft power le plus efficace, en grande partie du fait de sa récente actualité politique.

L’expérience du quotidien montre que les centres culturels français peuvent réussir à s’ancrer en profondeur dans leur vie locale et à piloter des politiques éducatives et culturelles ambitieuses, progressistes, porteuses de développement et de dialogue transculturel. Des approches souvent bienvenues pour contrebalancer le court-termisme ou le tout-économique. Loin de s’éteindre, la francophonie interpelle des centaines de milliers de jeunes qui voient en elle un repère humaniste et une perspective d’avenir. Loin d’être dépassée, la création culturelle française continue à inspirer, à bousculer, à transgresser, à échanger avec des artistes venus de tous horizons et de toutes générations. Sur le terrain, les centres culturels et les ambassades s’articulent au mieux pour parler d’une seule voix et savent d’ailleurs à quel point ce terreau, garant d’une présence et d’une confiance centenaire, est favorable, voire nécessaire, aux échanges économiques.

Depuis plusieurs années néanmoins, les rapports se succèdent pour appeler à moderniser et rationnaliser ce réseau : au Sénat en 2008 et en 2009, au Conseil économique, social et environnemental en 2009, à l’Assemblée nationale en 2013, pour les plus récents. Tous appellent à stopper l’éparpillement de notre action culturelle extérieure. Dernièrement, la préparation de la loi « Liberté de création, architecture et patrimoine » a fait l’objet de nombreux débats sur l’avenir du réseau, au final grand absent du texte porté aux votes. Le système n’est pourtant pas incapable d’évoluer : au fil des ans, les doublons Institut français / Alliance française dans une même ville ont été pour ainsi dire supprimés, les Instituts français ont été pleinement intégrés au sein des Ambassades, le rôle des Alliances françaises a généralement été reconnu et légitimé dans le dispositif diplomatique. Mais le « principe de séparation » est toujours à l’œuvre : entre l’action culturelle intérieure (ministère de la Culture) et extérieure (ministère des Affaires étrangères), entre l’Alliance française, régie par des principes associatifs et décentralisés, et l’Institut français, opérateur public du Quai d’Orsay, qui fut créé pour soutenir l’ensemble du réseau.

Les récentes dénonciations des gouvernances parisiennes devraient nous inviter à réfléchir en profondeur à un nouveau système rationnel et efficace, uni sous une même bannière, au service de valeurs communes et au mode de fonctionnement homogène et rationnel. Elles ne doivent pas faire oublier que, cœur battant du dispositif, ce sont souvent les travailleurs de la francophonie, professeurs et équipes aux profils variés, qui, en bout de chaîne, pâtissent de l’informalité et de la dispersion. Visages indispensables et trop souvent oubliés, ils assument au quotidien les tâches de l’ombre, ouvriers invisibles mais adulés par les élèves et les publics qui deviennent à leur tour les ambassadeurs dont nous avons besoin pour que la francophonie soit une réalité tangible. Une réalité présente sur toute la surface du globe et porteuse de valeurs parfois dissidentes, de pluriels, de reliefs, d’aspérités et de marges, face au peu intéressant aplanissement des modes de vie et de pensée.

Une ambition est nécessaire. Nous avons les outils, rien n’est à inventer. Nous avons les femmes et les hommes, engagés. Nous avons l’amitié, de multiples peuples qui voient dans le dialogue avec la France un repère stable et chéri. Ne manque qu’à redonner son lustre à ce magnifique instrument que nous a donné l’histoire, riche donc complexe, de la diplomatie culturelle, et à l’adapter aux exigences du 21e siècle. Tout d’abord en l’intégrant dans l’organigramme gouvernemental pour en faire une priorité, puis en lui fixant une structure et un agenda : avec une politique culturelle extérieure précise, articulée à celle de la rue de Valois et pilotée de manière coordonnée au niveau mondial ; avec des outils communs et négociés, notamment numériques, pour enseigner le français comme langue étrangère ; avec une communication homogène et créative, locale et internationale ; avec une organisation rationnalisée à Paris et dans les postes diplomatiques, pour satisfaire aux efforts budgétaires tout en renforçant l’efficacité des missions essentielles. Au final, en tentant d’être fiers de cette « force de frappe » incomparable et souvent méconnue que représente notre réseau culturel à l’étranger.

S’il est hors de question de vouloir à nouveau mener une mission civilisatrice en affirmant, comme le faisait Victor Duruy à la fin du 19e siècle, que « le monde a encore besoin de ce pays, […] de ce génie sympathique et clair qui a donné ou traduit toutes les idées de justice » (Histoire de France), si nous entendons également nous méfier de l’« l’impérialisme de l’universel » que dénonçait Pierre Bourdieu à propos des valeurs françaises et de leur diffusion (Sur l’Etat), nous prétendons bien plus que « la francophonie peut être le porte-voix de la diversité du monde », comme le faisait Jacques Attali dans un rapport de 2014 un peu trop oublié, où il pointait du doigt le risque d’effondrement de la francophonie si l’on ne s’emparait pas des milles opportunités qu’elle contient en son sein.

 
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