ANALYSES

« Attaquer l’Iran de front ne sert qu’à l’unifier »

Presse
14 août 2017
Après les sanctions américaines adoptées il y a moins d'un mois, qualifiées par Téhéran de « violation » de l'accord sur le programme nucléaire signé en 2015, la réaction iranienne ne s'est pas fait attendre. Le Parlement a en effet approuvé hier à une très large majorité un projet de loi allouant 260 millions de dollars au programme balistique mené par la République islamique et la même somme en faveur de la branche extérieure des gardiens de la révolution.

Téhéran et Washington s'accusent mutuellement de violer l'accord sur le nucléaire signé en 2015. Est-ce vrai ?

C'est très clair : selon les rapports de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et de l'Union européenne, l'Iran respecte l'accord de 2015. Même le secrétaire d'État américain Rex Tillerson estime que la République islamique respecte sa part du marché.
En ce qui concerne le programme balistique iranien, et d'après la résolution de l'ONU, il est « demandé » à l'Iran – donc ce n'est pas une obligation – de ne pas développer son programme balistique avec des missiles qui peuvent avoir des ogives nucléaires. Or les Iraniens affirment qu'ils respectent cette résolution et qu'ils ont le droit d'avoir un programme de défense. Quand on voit ce que l'Iran dépense en termes d'armements rapportés en PIB, on remarque que c'est l'un des pays qui dépensent le moins dans la région.
Concernant les « violations américaines » de l'accord : à partir du moment où les États-Unis votent de nouvelles sanctions, même en disant qu'elles ne sont pas liées au nucléaire, les Iraniens considèrent que les Américains ne respectent pas leur part du marché, d'autant plus que les sanctions font peur aux banques, européennes surtout. Leur argument est recevable.

Avec ses dernières mesures, l'Iran affiche clairement une attitude de défi face à l'administration Trump, dont la rhétorique rajoute aux tensions. Quel message cherche-t-il à faire passer ?

L'ensemble du régime considère qu'il a le droit de développer un programme de missiles balistiques, selon les principes de souveraineté nationale, et surtout dans le contexte actuel tendu et la menace de l'État islamique.
En outre, le président Hassan Rohani, réélu récemment, vient de présenter son nouveau gouvernement. On sent bien qu'il y a un effort de sa part d'arriver à une certaine concertation avec la frange dure du cabinet. La campagne présidentielle était très rude, notamment avec les pasdarans. On sent bien qu'avec son nouveau gouvernement, sans femmes par exemple, le président Rohani cherche à se concilier les conservateurs, et indirectement le guide suprême (Ali Khamenei). Vu la réponse nationaliste du gouvernement iranien, la rhétorique très agressive de Donald Trump reste la meilleure façon d'unifier le pays.

Quelle pourrait être la prochaine réponse américaine dans ce contexte d'escalade ?

Depuis le début de son mandat, Donald Trump n'a de cesse de critiquer l'accord de 2015 et adopte une attitude très agressive envers l'Iran, à tel point qu'il a affirmé qu'il y a deux dangers dans la région, l'Iran et l'État islamique. L'histoire montre qu'attaquer l'Iran de cette façon donne l'effet inverse et l'unifie. Un autre élément à prendre en compte, et les conseillers du président américain le savent bien : l'Iran est très présent sur le terrain dans la région (Afghanistan, Irak, Syrie...), et le prendre de front n'est peut-être pas la meilleure solution. Quelle est l'efficacité de la stratégie de diabolisation de l'Iran par le président américain ? Elle ne fait que raviver les tensions dans une région qui n'en manque pas.

Certains observateurs estiment que la rhétorique américaine sert à pousser l'Iran à se retirer de l'accord en premier, histoire de n'en être pas tenu responsable...

Oui et cela est très transparent. Les Iraniens ont des diplomates expérimentés, l'accord a été négocié durant deux ans de manière très intense. Il a été difficile à accepter par l'aile dure du régime. L'accord tient et ils n'ont aucune envie d'en sortir. Leur stratégie est donc de répondre aux États-Unis et ce sera assez compliqué de les pousser à la faute comme essaie de le faire l'administration américaine.
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