ANALYSES

La libération de Benghazi change-t-elle la donne en Libye ?

Interview
7 juillet 2017
Le point de vue de Kader Abderrahim
Mercredi 5 juillet, le maréchal Haftar a annoncé la libération de la ville de Benghazi des djihadistes. Le point de vue de Kader Abderrahim, chercheur à l’IRIS, sur la situation en Libye et sur l’organisation terroriste Daech.

Dans quel contexte a eu lieu cette libération de Benghazi ?

La bataille de Benghazi a commencé il y a déjà près de trois ans, lancée comme un défi, voire une provocation, par le maréchal Khalifa Belqasim Haftar. Dans le contexte de l’époque, le maréchal déclarait vouloir libérer la Libye de la présence de groupes islamistes ou terroristes. Haftar a en partie gagné puisque la défaite des terroristes islamistes à Benghazi marque pour lui un succès incontestable.

Cette libération de Benghazi intervient aussi dans un contexte où les divisions n’ont jamais été aussi fortes entre les différentes factions libyennes. Concernant le contexte politique, le Premier ministre Faïez Sarraj, reconnu par la communauté internationale, est très fragilisé et cette victoire du maréchal Haftar, qui n’a jamais reconnu le gouvernement de Sarraj, vient l’affaiblir encore davantage.

Ceci étant, pour la population libyenne, cette libération de Benghazi ne change pas fondamentalement la situation sécuritaire car les Libyens restent pris en otage soit par les dizaines milices, soit par les groupes terroristes, soit par les bandes mafieuses. La question de la sécurité pour la population est donc loin d’être réglée et la défaite des terroristes à Benghazi ne changera pas beaucoup de choses sur le fond.

Face à la division profonde du pays, où en sont les négociations entre les différentes parties ? Quel rôle joue la communauté internationale ?

Un nouvel émissaire des Nations unies, le libanais Ghassan Salamé, a été nommé il y a quelques jours. Sa principale mission consistera à tenter de réamorcer un dialogue entre les différentes factions libyennes. Ghassan Salamé ne connaît pas bien le terrain libyen, il s’était plutôt illustré en Irak et sur d’autres terrains de conflit. Le dossier libyen est donc un véritable défi pour lui. Il va falloir qu’il mette en œuvre toute sa finesse politique et diplomatique pour pouvoir rassembler autour de la même table tous les acteurs de cette guerre civile libyenne.

Ceci étant, Salamé a pour avantage d’être plutôt proche des monarchies du Golfe, notamment des Émirats arabes unis. Ces derniers avec l’Égypte sont les deux acteurs importants dans la situation libyenne actuelle puisque les Émiratis ont livré des armes au maréchal Haftar. Salamé a donc peut-être un point d’entrée par leur biais, pour éventuellement obtenir des Émirats qu’ils suspendent provisoirement les livraisons d’armes. Aujourd’hui, la Libye a en effet moins besoin d’armes que de diplomates.

De nombreux acteurs jouent un rôle en Libye : l’Égypte, les Émirats arabes unis, la Turquie, le Qatar et, dans une moindre mesure, l’Algérie. Tous ces pays devraient être à un moment ou à un autre associés à un processus politique, qui devra parvenir dans un premier temps à faire cesser les combats et, dans un second temps à trouver un compromis politique entre les différentes factions libyennes et arriver à la reconnaissance d’un gouvernement légitime. Ce sera un travail de longue haleine mais Ghassan Salamé a toutes les qualités pour parvenir à un succès.

Il est intéressant de voir qu’il n’y a eu aucune réaction de la communauté internationale suite à la libération de Benghazi, à l’exception de la Russie qui s’est réjouie de la défaite des terroristes. Même si la communauté internationale, notamment la France, soutient Faïez Sarraj, elle joue aussi double-jeu ambigu en souhaitant ménager l’avenir. Par ailleurs, il n’est pas certain que le maréchal Haftar soit populaire parmi les Libyens puisque c’est un militaire suscitant l’inquiétude d’avoir une pratique politique peu différente de celle du colonel Mouammar Kadhafi.

Cette nouvelle défaite de Daech, ajoutée à des difficultés dans d’autres régions, montre-t-elle que l’organisation est sur le déclin ?

Incontestablement, Daech subit un recul. En revanche, il est encore trop tôt pour parler de déclin. L’organisation terroriste accuse un recul militaire indéniable car partout, elle perd des positions : en Irak, en Syrie et aujourd’hui en Libye.

Pour autant, politiquement rien n’est réglé dans ces pays-là. D’autant plus que la stratégie de Daech depuis déjà au moins une année - lorsque l’organisation avait anticipé ces défaites militaires - consiste à se redéployer sur d’autres terrains, notamment en Afrique et surtout en Asie, où les attentats se multiplient. Il faut donc rester très prudent car la défaite du groupe terroriste est loin d’être acquise.
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