ANALYSES

Emmanuel Macron se rêve-t-il président de l’Europe ?

Presse
27 juin 2017
Emmanuel Macron est l'héritier politique d'un autre président de la République: Valéry Giscard d'Estaing. Comme lui, il accède extrêmement jeune à la magistrature suprême après avoir été ministre de l'Economie et être issu de nos plus prestigieuses grandes écoles. Comme lui, il porte un programme de libéralisation massive de la société et de l'économie françaises avec pour référence le modèle suédois. Comme lui, il tente de construire un grand parti central «ni droite ni gauche» d'unification des classes moyennes: hier l'UDF originelle, aujourd'hui «LREM». Et comme lui, il veut aller beaucoup plus loin dans la construction européenne.

Peut-être ce «Giscard le Jeune» partage-t-il d'ailleurs avec «Giscard l'Ancien» un autre point commun: l'ambition de devenir un jour le tout premier président d'une Europe véritablement fédérale. Il est trop tôt pour le savoir mais puisque dans l'hypothèse maximale de deux mandats, Emmanuel Macron aurait seulement 49 ans en sortant de l'Élysée, il n'est pas impossible que l'intéressé songe déjà à cette possible prochaine étape. Auquel cas, sa volonté de relance de la construction européenne reviendrait aussi, outre ses convictions fédéralistes, à essayer de créer le fauteuil présidentiel européen qu'il chercherait ensuite à occuper lui-même.

Cependant son projet de relance de la construction européenne suppose qu'au nom de la France, il ose trancher le nœud gordien véritable, rarement débattu mais bien réel, et que ses toutes récentes déclarations dans divers grands journaux d'Europe n'ont pas abordé. À savoir: il doit à présent choisir clairement entre aller au bout de l'Europe technocratique-économique et aller au bout de l'Europe politique fédérale, car elles sont fondamentalement incompatibles. L'une impose un programme politique, ce qui exclut la démocratie. L'autre impose la démocratie, ce qui exclut tout programme politique défini d'avance.

Aller au bout de l'Europe technocratique, ce serait aller encore plus loin dans l'adoption de règles qui rendent certaines politiques économiques obligatoires, et qui en rendent d'autres impossibles. C'est par exemple la logique du mandat de la Banque centrale européenne dans le traité de Maastricht, qui lui donne obligation de combattre l'inflation ; ou celle du traité budgétaire européen de 2012, qui passé un certain seuil de dette publique rend obligatoires les politiques d'austérité. En somme, ce serait accomplir l'idéal du «constitutionnalisme économique» théorisé par Kydland et Prescott en 1977: mettre la gouvernance des pays membres de l'Union européenne en pilotage automatique, pour ainsi toujours appliquer la même politique économique quels que soient les résultats des élections (en Grèce ou ailleurs). Ceci, parce que l'on juge sincèrement que cette politique obligatoire est la seule réaliste possible, ce qu'une formule célèbre de Margareth Thatcher a résumé ainsi: «Il n'y a pas d'alternative».

Or, choisir ce chemin tuerait nécessairement un autre idéal, plus ancien: celui de l'Europe politique rêvée par Stefan Zweig, celui des «États-Unis d'Europe» prophétisés par Victor Hugo ; bref, celui de l'Europe politique fédérale. L'idée d'un véritable gouvernement fédéral européen et d'un véritable Parlement fédéral européen est en effet incompatible avec le fait de rendre certaines politiques économiques obligatoires quelle que soit la majorité démocratiquement élue au dit Parlement. L'on peut bâtir les États-Unis d'Europe, grande démocratie dont le Parlement choisit souverainement les politiques économiques conduites par un vrai gouvernement fédéral européen. Ou l'on peut intensifier l'Europe de Maastricht, grande technocratie dont les politiques économiques sont en pilote automatique du fait de traités intangibles. Mais on ne peut pas avoir les deux.

De fait, Emmanuel Macron doit proposer à ses partenaires en général, à Berlin en particulier, soit de lancer l'Europe politique fédérale, et donc de retirer des traités toute politique économique obligatoire; soit de mettre encore plus de politiques économiques obligatoires dans les traités, et donc de renoncer à l'idéal d'une Europe politique fédérale. Pour le résumer d'une phrase: notre nouveau président, qui rêve peut-être de devenir un jour le président de l'Europe, préfère-t-il l'Europe technocratique de Kydland et Prescott ou bien les États-Unis d'Europe de Zweig et Hugo ?
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