ANALYSES

Pourquoi fait-on aujourd’hui de l’Iran le « grand Satan » ?

Presse
19 juin 2017
L’histoire nous a enseigné que la diabolisation d’un pays peut justifier toutes les agressions. L’inclusion de l’Iran dans l’axe du Mal de George Bush aurait dû s’accompagner, pour un certain nombre de stratèges américains, d’une attaque de l’Iran après celle de l’Irak… On ne peut donc que s’inquiéter quand Donald Trump, lors de son discours de Riyad en mai 2017, accuse l’Iran d’être un « État terroriste », qui « parle ouvertement de meurtres de masse ». La diabolisation de l’Iran est aisée, tant le degré de méconnaissance de ce pays reste élevé. L’Iran, notamment aux États-Unis, reste associé à l’affaire des otages de 1979, à un pays peuplé de « musulmans radicaux ». De plus, peu d’Occidentaux (encore moins d’Américains) ont eu l’occasion de s’y rendre ces dernières années. Dans un tel contexte, il est facile de projeter l’image d’un Iran « fourbe, cruel, violent et forcément anti-occidental » (comme le fait régulièrement la série Homeland, par exemple). En fait, la réalité iranienne est compliquée.

C’est une République islamique qui a prôné, au début des années 1980, l’exportation de la révolution et où la charia est appliquée. Mais c’est également un pays où il y a une vie démocratique (limitée, mais bien plus vivace qu’en Arabie saoudite, notamment) et une société civile de plus en plus moderne qui demande un Iran plus ouvert politiquement et plus en paix avec le reste du monde. C’est également un pays dont la politique étrangère est plutôt marquée par le pragmatisme et la défense de l’intérêt national, et absolument pas par la poursuite des rêves impériaux du passé (comme on le lit malheureusement ici ou là). Face à de telles complexités, il est plus facile, par paresse intellectuelle ou pour défendre un agenda politique, de forcer le trait en permanence.

L’Iran a sa part de responsabilité dans cette situation. Contrairement à des pays comme l’Arabie saoudite ou le Qatar, qui ont investi autour de politiques de communication pour se présenter sous un jour favorable vis-à-vis des Occidentaux, l’Iran a plutôt adopté la posture de la « forteresse assiégée ». C’est sans doute le résultat d’une longue histoire, où ce pays a dû résister à de nombreuses invasions ou ingérences. C’est aussi un enjeu au moment où l’Iran doit changer de posture pour réussir son intégration dans l’économie mondiale. Il semble nécessaire que l’Iran développe une politique de communication pour changer son image de marque, comme l’a fait l’Inde, ces derniers temps. Au total, cette diabolisation de l’Iran est dangereuse. Elle permet un lobbying effréné de l’Arabie saoudite, d’Israël ou de courants néoconservateurs aux États-Unis. Le message distillé est clair. Le seul problème au Moyen-Orient vient de ce pays qui crée de « l’instabilité » dans la région. Oubliés les problèmes induits dans la région par l’absence d’ouverture politique et la répression des oppositions, la propagation du fondamentalisme et de l’intolérance religieuse (et leur rôle dans l’éclosion de l’« État islamique »), la permanence du problème palestinien, etc. Les tensions au Yémen où les houthis sont en lutte depuis longtemps avec le pouvoir central, c’est l’Iran. La crise politique à Bahreïn, où le gouvernement réprime dans l’indifférence générale l’opposition chiite, c’est l’Iran. Tout est de la faute de l’Iran.

Cette situation est donc dangereuse, et l’Europe a sans doute, là aussi, un véritable rôle à jouer en développant des relations politiques et économiques « normales » avec un Iran « réel » et non pas fantasmé.
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