ANALYSES

Climat. Même des entreprises pétrolières américaines voulaient rester…

Presse
2 juin 2017
Interview de Emmanuel Hache - Ouest France
Les entreprises américaines sont vent debout contre la sortie de l’accord de Paris sur le climat…. Mais sont-elles majoritaires ?

Ce sont surtout les grands groupes internationaux. Depuis quelques années, des entreprises telles Tesla, Apple, Gap, Hilton se sont engagées pour le climat. Les entreprises du charbon sont sans doute satisfaites mais les grandes entreprises de l’énergie et même celles des énergies pétrolières et gazières étaient contre la sortie de l’accord de Paris.

Effectivement Exxon Mobil, Chevron ou encore General Motors ont tout de suite exprimé leur désaccord. Cela peut paraître surprenant. On pourrait penser qu’elles auraient intérêt à en sortir…

C’est au contraire dans leur intérêt de rester dans l’accord de Paris. Les géants de l’énergie sont aussi des acteurs de la transition énergétique même si on a l’impression qu’elles sont uniquement pétrolières. Les compagnies pétrolières se diversifient de plus en plus. Elles savent qu’on va vers le mix énergétique. Donc, elles vont d’abord vers le gaz, énergie fossile mais beaucoup moins émissive en gaz à effet de serre, puis vers des énergies renouvelables. C’est surtout le cas en Europe. Total, en 2011, a investi dans Sunpower, le deuxième producteur mondial de panneau solaire. Puis en 2015, l’entreprise a racheté Saft, un producteur de batterie pour stocker le solaire. Et, en 2016, ils ont racheté Lampiris, petite entreprise belge qui distribue l’électricité verte. C’est un investissement dans la production, le stockage et la distribution d’énergies renouvelables. C’est un peu l’image de ce que pourrait être l’entreprise énergétique du futur. Les entreprises américaines sont en retard.

Pourquoi ce retard des États-Unis ?

Le territoire américain dispose de pétrole et de gaz en abondance. Donc, quand vous êtes une entreprise dont le pays est le premier producteur mondial, vous avez moins d’incitations à développer du business en dehors de votre cœur de métier. Ce qui n’est pas le cas des entreprises françaises et même européennes. Excepté la Norvège et la mer du Nord pour le pétrole, et la Pologne pour le charbon, nous ne disposons pas de ces ressources. Donc les entreprises européennes ont dû se diversifier beaucoup plus tôt.

Et pourtant les compagnies pétrolières américaines se diversifient aussi ?

Exxon Mobil a commencé à investir dans les biocarburants et a noué un partenariat avec Fioul Sell Energy pour capter le CO2. Chevron est dans l’éolien, la géothermie (Californie, Indonésie, Philippines). Ils ont un projet de prototype solaire au Nouveau-Mexique et dans l’Arizona…

Le principe du naming/shaming est tellement fort aux États-Unis que les actionnaires sont demandeurs de ces nouvelles pratiques. D’ailleurs, hier, les actionnaires d’Exxon Mobil exhortaient la compagnie à faire un plan bas carbone et le soir Donald Trump sortait les États-Unis de l’accord sur le climat. Les actionnaires d’Exxon Mobil réalisaient déjà des simulations l’année dernière pour voir comment réagirait le marché en cas de catastrophe climatique, par exemple une rupture d’oléoduc aux États-Unis. En faisant ces simulations, les entreprises se rendent compte qu’elles sont très exposées aux risques climatiques. Le business aux États-Unis comprend qu’il faut évoluer mais les autorités dirigeantes aujourd’hui ne le comprennent pas.

Donc ce ne sont pas que des effets d’annonce de la part de ces compagnies ?

Non. Elles ont identifié les risques que cela comporte pour leur business. Un risque climatique pour leur industrie car il y a des conséquences de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre sur leur business model. Il y a un risque de voir les innovations technologiques partir vers d’autres entreprises ce qui leur ferait perdre leur compétitivité. Le discours d’Emmanuel Macron était très fort à ce titre. Il a réitéré ses propos de février pour attirer chercheurs et investisseurs. Cela montre la concurrence qui existe sur les innovations dans le développement durable. Des pays, notamment la France, pourraient devenir des terres d’asile de l’innovation écologique dans les années qui viennent. C’est un risque pour les États-Unis en termes d’image.

Les entreprises américaines pourraient se voir ravir les contrats ?

Oui, elles vont être désavantagées dans de futures négociations avec des pays étrangers. Par exemple, si la Chine veut négocier son gaz non conventionnel, elle pourrait du coup se tourner vers les entreprises européennes tout simplement parce qu’elle aura l’impression que l’Europe est plus sensible à la cause environnementale. Dans le business, on est aussi dans le symbolique. Vous n’avez peut-être pas envie de faire travailler n’importe quelle entreprise. Le risque est d’autant plus grand pour Exxon Mobil que son ancien PDG est l’actuel ministre des Affaires étrangères…

C’est étonnant que Donald Trump, qui pourtant vient du monde des affaires, ne prenne pas en compte ces paramètres pour ces entreprises…

Je pense qu’il ne comprend pas comment fonctionne le marché de l’énergie. C’est une erreur manifeste de diagnostic. Si on prend le cas du charbon, le discours de Donald Trump est de sortir de l’accord de Paris pour relancer la production du charbon et cela fera de l’emploi aux États-Unis. Mais en fait, si la production de charbon a baissé aux États-Unis, ce n’est pas pour des raisons climatiques mais parce que le gaz, qui s’est beaucoup développé, est moins cher à la consommation. Donc, aujourd’hui, aucune entreprise productrice d’électricité aux États-Unis n’est incitée à aller vers le charbon puisque le gaz est bas. La deuxième, non seulement les entreprises, mais l’ensemble des consommateurs ne va pas aller vers le charbon puisque le gaz est moins cher. Il ne pourra donc pas relancer l’économie du charbon comme il l’annonce, il n’y aura pas d’emplois. Première erreur économique de Donald Trump. Deuxième erreur, depuis le début des années 80, l’emploi dans le charbon a diminué alors que la consommation de charbon augmentait… parce que le secteur s’est automatisé. L’industrie minière est de plus en plus robotisée et l’emploi a été divisé par 5 ou 6.

Quelle est la dernière erreur économique de Donald Trump ?

Il oublie qu’il y a un business du renouvelable très fort aux États-Unis qui s’est approfondi sous Obama. C’est ce secteur qui va créer les emplois de demain.

En 2014, le fond Rockefeller était à l’origine d’une vague de désinvestissement des énergies fossiles vers le renouvelable… Les compagnies financières non plus n’ont pas intérêt à sortir de l’Accord de Paris ?

Tout à fait, on va vers une réorganisation de la finance internationale vers la finance verte. Les banques ne le font pas pour faire plaisir à la population mais parce qu’il y a une problématique financière. Cela s’appelle les "actifs échoués". Prenons le cas d’une banque qui finance des projets pour des centrales à charbon. Dans un monde qui devient de plus en plus vert, ces actifs vont se déprécier. Ils risquent de se déprécier très rapidement et de tendre vers 0 très rapidement. Cela veut dire que dans le portefeuille d’actifs de la banque, vous avez une potentielle bombe à retardement. Plus il y a du fossile, plus il y aura un risque environnemental à gérer à moyen terme. Cela engage la responsabilité des institutions financières envers leurs actionnaires.

Et de gros investissements sont en jeu ?

En 2015, il y a eu un nouveau record d’investissement dans le renouvelable, à 256 milliards d’euros, selon le programme des Nations unies pour l’environnement. C’est le double de l’investissement dans le charbon et le gaz (116 milliards).

Pour vous les banques pourraient sauver le climat ?

Le secteur bancaire prône aujourd’hui un changement dans les règles de financement des projets avec la création d’un système de bonus-malus. Les projets liés à la transition énergétique bas-carbone ne seraient pas ainsi soumis aux mêmes contraintes de liquidités ou de solvabilité. L’existence d’une prime de risque et d’un prix du carbone pourrait permettre un effet de levier sur les investissements verts. Les assureurs, qui sont affectés sur leurs actifs (les dépenses auxquelles ils sont confrontés en cas de catastrophe) et leurs passifs (leurs investissements à long terme dans des placements), ont déjà l’habitude de prendre en compte ce risque et de le chiffrer.
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