ANALYSES

Corée du Nord : un anniversaire, un défilé militaire et un tir raté plus tard…

Presse
21 avril 2017
Interview de Olivier Guillard - Asialyst
L’énième provocation n’a finalement pas eu lieu. le 15 avril 2017, « Jour du Soleil »* dans l’ombrageuse République Populaire Démocratique de Corée (RPDC), n’a pas été le témoin d’un sixième essai nucléaire en l’espace de dix ans, nonobstant les prédictions de bon nombre d’experts et au grand soulagement des résidents du sud de la péninsule. Cette journée particulière fit néanmoins la part belle aux gesticulations militaires chères – en dépit de son économie peu ou prou exsangue – à ce régime anachronique, totalitaire et défiant, au ban des nations et au cours politique bien agité. Deux ans après sa dernière grande parade militaire de 2015 organisée dans l’austère et inhabituellement colorée capitale Pyongyang, une fois passés les interminables discours des dignitaires à la gloire du régime, la quatrième armée mondiale (en nombre de soldats) a offert a son juvénile dirigeant suprême un impressionnant défilé millimétré, que concluait une très attendue dimension balistique (missiles de portée variable).

Ce panorama autoritaire s’est agrémenté de tableaux colorés, animés par une myriade de figurants coordonnés à la perfection, sous un ciel bleu qui semblait ravir le « Jeune Maréchal » dans son costume noir-chemise blanche-cravate claire. Lors d’un épisode de crise similaire dans la péninsule en 1994, au plus fort de la tentation d’une frappe préemptive au sein de l’administration Clinton, Kim Jong-il (aux commandes de la RPDC entre 1994 et 2011) disparut de la circulation et passa plusieurs semaines dans un abri antiatomique souterrain, le temps que la tempête – et ses risques induits… – ne se disperse. Aujourd’hui, le moins que l’on puisse penser de la posture dilettante de son fils énigmatique trentenaire est que la tension du moment entre Washington et Pyongyang ne parait pas outre mesure l’émouvoir, moins encore le tourmenter au point qu’il en perde le sommeil. L’énorme bombe conventionnelle* larguée deux jours plus tôt (jeudi 13 avril) par les forces américaines dans l’est de l’Afghanistan sur des positions de l’Etat islamique, les propos tonitruants des hommes forts de la nouvelle administration américaine, ne semblent pas précisément y être parvenus. De mauvais augures pour la suite, sans doute.

Il en est assurément de même de la mauvaise manière employée par le régime nord-coréen pour accompagner le premier déplacement à Séoul du nouveau vice-président américain, Mike Pence. Fut-il soldé par un échec, le tir de missile réalisé le 16 avril depuis la côte est de la RPDC avait entre autres vocation de confirmer à la Maison-Blanche que son approche plus frontale du dossier nord-coréen – pression maximum et engagement, fin de la patience stratégique chère au président Obama –, ainsi que les mises en garde de Donald Trump ne suffiraient guère à intimider la résiliante Pyongyang. Moins encore à la convaincre de répondre à la demande générale d’une – aujourd’hui très improbable et bien mal engagée – dénucléarisation de la péninsule.

Une dizaine de jours plus tôt, le 7 avril, dans le cadre plus confortable de Mar-a-Lago en Floride, le très atypique nouveau locataire de la Maison-Blanche recevait son homologue chinois Xi Jinping pour un sommet placé sous le signe de la tension et des enjeux majeurs*. Dans une feuille de route complexe et chargée, la question nucléaire nord-coréenne trouva une place particulière. En dépit d’une approche, de logiques propres distinctes et de rapports historiquement antinomiques avec le régime des Kim, les représentants des deux premières puissances économiques mondiales sont parvenus – dans une certaine mesure – à converger vers une position somme toute relativement compatible à l’endroit de la défiante Pyongyang. A défaut d’un son de cloche identique résonnant de Pékin à Washington, une ligne plus dure et moins conciliante s’esquisse, une exaspération commune se dessine. De là à en déduire que les autorités chinoises seront demain sur une note identique à celles de leurs homologues américaines ou que l’administration Xi Jinping s’apprête à abandonner Kim Jong-un à son sort et à ses provocations, tout cela relève de la chimère. Nonobstant l’état de son courroux (avéré) à l’adresse du fils de Kim Jong-il, Pékin demeure malgré tout davantage disposée à subir encore quelques effronteries et manœuvres osées de la ténébreuse Pyongyang plutôt que d’envisager l’implosion du régime, ses ondes de choc diverses vers le territoire chinois (cf. afflux de réfugiés nord-coréens sur son sol) et à terme la réunification d’une péninsule coréenne. Une matrice parfaitement comprise des cercles du pouvoir de Pyongyang.

Plus au Sud, par-delà l’intimidante zone démilitarisée entre les deux Corées – que visita ces derniers jours, regard sévère et veste militaire en cuir sur les épaules, le vice-président américain Mike Pence -, le « pays du matin calme » solde dans une honte nationale relative les reliquats du mandat présidentiel écourté de Madame Park. Une semaine après l’élection hexagonale du successeur de François Hollande, les électeurs sud-coréens se rendront aux urnes pour clôturer définitivement, bulletin de vote à la main et le regard tourné vers l’avenir, le douloureux chapitre Park Geun-hye. Un rendez-vous électoral n’échappant pas à la corrosive matrice nord-coréenne, l’alternance politique anticipée à Séoul ramenant selon toutes probabilités au pouvoir ce printemps, après une décennie (2008-2017) et deux administrations conservatrices, un gouvernement libéral partisan d’une approche distincte vis-à-vis de Pyongyang, davantage axée sur le dialogue et les interactions que sur les sanctions. Selon certains observateurs, le pouvoir nord-coréen pourrait être tenté – à moins d’être passé à l’acte plus tôt… – de saluer la tenue du scrutin au Sud en procédant à un nouvel essai nucléaire. Une initiative douteuse tout à fait dans l’esprit et les cordes du tortueux gouvernement du Nord.
Dans l’éventualité – hélas plus plausible qu’hypothétique – d’une énième provocation de Pyongyang, les autorités américaines laissaient tout dernièrement entendre (coopération/approbation ou non de Pékin) qu’elles se réservaient le droit d’agir unilatéralement de manière préemptive, probablement par le biais d’une frappe, du bombardement conventionnel d’un site nucléaire identifié. Au-delà de la posture politique délibérément martiale de l’administration Trump, dans la foulée de son intervention militaire (missiles Tomahawk) contre des bases de l’armée syrienne, la puissante Amérique compte-t-elle réellement franchir le pas et punir, fût-ce symboliquement en ne traitant « qu’un seul site », le belliqueux régime de Kim Jong-un ? Et cela en pleine conscience de la (haute) probabilité de représailles qu’exercerait alors d’une manière ou d’une autre l’irascible Pyongyang pour sanctionner cette attaque et du risque mécanique d’escalade qu’enclencherait pareille décision ? Quelles seraient les réponses de Pékin et de Moscou ?

Il y a seulement un an de cela, ces conjectures quasi-extrêmes aujourd’hui discutées – et redoutées – dans l’ensemble des capitales auraient valu aux spécialistes de la question quelque rudoiements et ricanements polis de la part de l’opinion et des responsables politiques. En ce printemps 2017 essentiellement pétri – sur l’ensemble des continents, dans les deux hémisphères – de crises, de craintes et de drames, la condescendance a malheureusement cédé le pas à la préoccupation, à l’incertitude.

Désinvolture forcée, inconscience préoccupante ou assurance en disant long sur ses certitudes du moment, l’attitude relâchée, à peine formelle, observée chez l’énigmatique Kim Jong-un lors du défilé militaire du 15 avril ne peut qu’interpeler. La détermination manifeste de son homologue américain à bouger les lignes et faire le job également. Une configuration qui, naturellement, n’est pas sans légitiment inquiéter, de Séoul à Paris. A tort, on espère.
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