ANALYSES

En quoi la politique française de défense participe-t-elle de la course à l’armement ?

Presse
28 mars 2017
Interview de Sylvie Matelly - L'Humanite
"A l'heure où tous les candidats à la présidentielle commencent à préciser leurs programmes, force est de constater qu'une constante les rapproche : leur objectif en termes de dépenses militaires et sécuritaires. Il semble être difficile à ce jour de se positionner autrement que pour une augmentation de ces dépenses. Certes, nos armées sont engagées sur de multiples théâtres d'opérations et manquent souvent cruellement de moyens, certes la France doit tenir son rang et disposer d'une industrie performante et exportatrice est un moyen essentiel à cela, certes, également, les attentats ayant frappé notre territoire mais aussi nos voisins et alliés démontrent que la menace est forte et que nous devons nous y adapter, ce qui suppose des moyens financiers et humains importants. Nos voisins européens ne s'y sont pas trompés non plus, puisque les budgets de défense augmentent partout en Europe en même temps qu'ils augmentent au niveau mondial. Pour autant, il n'est peut-être pas inutile de se poser la question de l'enjeu de ces moyens. S'il s'agit bien de sécurité et de stabilité globale, nul doute que les seules dépenses militaires n'y suffiront pas ! Elles présentent qui plus est (et c'est aussi ainsi que pourrait être interprétée la situation actuelle) le risque d'une escalade, d'une course aux armements.

Nul besoin de définir le concept qui a marqué les relations internationales pendant plus de quarante années... En effet, la sécurité et la stabilité mondiales ne relèvent pas que du « hard power » (pour employer un mot à la mode) ou de seuls moyens de coercition. Dans la durée, elles s'inscrivent dans un cadre plus large d'incitations ou de désincitations. Sans tomber dans l'idée naïve que le commerce est un facteur de paix (puisqu'il peut aussi être un facteur de guerre via la prédation des ressources), les liens commerciaux entre les pays accroissent le coût de la guerre et en réduisent donc l'intérêt. Par ailleurs, la violence est proportionnelle à l'inégalité et inversement proportionnelle au développement économique. Il n'y a pas de bonnes recettes pour développer un pays ou plutôt faire profiter à tous de l'amélioration des conditions de vie ou pour réduire les inégalités, mais force est de constater que ces objectifs ne sont absolument pas évoqués, par aucun de nos politiques, dans les enjeux sécuritaires. Quid de l'aide publique au développement ? Quid des dépenses d'éducation et de la formation ? Quid des moyens dédiés à la réduction de l'inégalité ou à l'insertion ?

Et pourtant, ce fut bien la recette de l'intégration européenne et l'un de ses plus grands succès (trop rarement évoqué d'ailleurs) ! Outre la paix (celle-ci est plus souvent citée, même si on en sous-estime l'importance et la sensibilité), la construction européenne a accru la sécurité de chacun en même temps qu'elle améliorait notablement son niveau de vie. Rappelons-nous ce qu'était la France au sortir de la Seconde Guerre mondiale, sans parler de l'Espagne, de la Grèce ou même beaucoup plus récemment de la Pologne ou de la Roumanie... Jamais, en Europe, nous n'avons été autant en sécurité, et ce, malgré le terrorisme et sans vouloir minimiser le drame qu'il constitue pour les familles des victimes et la peur qu'il fait naître en chacun d'entre nous. Tellement en sécurité que les entreprises doivent former leurs expatriés à ce propos avant leur départ !

Par contre, l'Union européenne, pour en revenir aux dépenses militaires, a probablement souffert d'un manque d'investissement des États dans la défense européenne et nul doute qu'une politique européenne de défense aurait été logique et cohérente face aux risques actuels, porteuse de stabilité et peut-être moins dispendieuse que 27 politiques nationales. Elle nous aurait laissé une plus grande autonomie pour articuler sécurité, politique de défense, politique étrangère et aide au développement, éducation, réduction des inégalités... Il n'est peut-être pas trop tard."
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