ANALYSES

Droits des femmes : « Nous assistons à une révolution conservatrice »

Presse
7 mars 2017
Interview de Sophie Bessis -
L’actualité de ces derniers mois marque des régressions, notamment des droits des femmes dans des pays où ils paraissaient pourtant acquis. Sophie Bessis, historienne, chercheuse associée à l’Institut des relations internationales et stratégiques, spécialiste des relations Nord-Sud, des questions africaines et du Maghreb, est aussi l’auteure d’ouvrages traitant de la condition des femmes dans le monde arabe. Entretien.

Le gouvernement polonais a tenté, fin 2016, de supprimer tout droit à l’avortement ; en Turquie, un projet de loi inique a heureusement été retiré au dernier moment… Sommes-nous face à un mouvement de régression global ?

Il s’agit bien d’un mouvement de fond. Nous assistons depuis plusieurs années – et les choses s’accentuent – à une révolution conservatrice. Et chaque fois qu’une régression sociale s’opère, les femmes sont les premières touchées. Elles le sont aujourd’hui d’autant plus que cette réaction conservatrice s’accompagne d’un retour du religieux, dans ses formes les plus obscurantistes. En Pologne, le poids de l’Église catholique a une incidence extrêmement négative sur les droits des femmes. De même, en Russie, l’Église orthodoxe a joué un rôle majeur dans le vote récent de la loi qui permet la dépénalisation des violences domestiques. Cette tendance conservatrice est générale. Mais là où les Églises et les mouvements religieux à caractère fondamentaliste sont les plus influents sur la société et sur le politique, elle est la plus violente à l’endroit des femmes.

C’est une situation dont on parle peu mais, en Amérique latine, l’influence de l’Église est encore très puissante…

En effet. Souvenez-vous qu’au moment de la dernière élection présidentielle au Nicaragua, en novembre 2016, le dirigeant sandiniste Daniel Ortega a donné des gages à l’Église en restreignant les droits des femmes, en particulier le droit à l’avortement. Au Brésil, malgré l’épidémie du virus Zika (responsable de malformations sur le fœtus), le gouvernement a refusé d’assouplir sa législation antiavortement. Cette influence négative des responsables religieux sur les droits des femmes est accentuée par le développement extrêmement rapide de puissantes Églises évangélistes et pentecôtistes, très importantes en Amérique du Sud, qui défendent également des positions très conservatrices. Ce phénomène s’observe aussi aux États-Unis.

L’arrivée de Donald Trump augure aussi de régressions concernant les femmes. rea 248835 066 MarcheFemmesParmi ses premières mesures, il a annoncé le rétablissement de la « règle du bâillon »…

En effet, cette mesure, prise sous Reagan, abolie sous Clinton, interdit à tous les fonds publics américains de financer les ONG qui œuvrent à l’information et la promotion du droit à l’avortement ou à la contraception à travers le monde. Mais, heureusement, on assiste à un mouvement de protestation et de résistance d’une partie de la société civile américaine, que ce soit de la part de juges ou des citoyens. J’en veux pour preuve cette « Marche des femmes », le 21 janvier, qui a réuni des millions d’Américaines et d’Américains partout dans le pays. On n’avait pas connu de protestations d’une telle ampleur depuis la guerre du Vietnam. Rien ne dit que Trump gagnera la partie.

Qu’en est-il des pays du Moyen-Orient ? Les révolutions des « printemps arabes » ne semblent pas avoir amélioré la condition des femmes…

La situation des femmes est très différente selon les pays. En Occident, on a tendance à voir le monde arabe de manière homogène, alors qu’il ne l’est pas. Le poids de la religion s’y exerce de manière très contrastée. La Tunisie a connu des avancées très importantes, et ce, dès l’indépendance, en 1956. Le divorce par consentement mutuel y a même été adopté avant la France, et l’égalité des sexes est inscrite dans la nouvelle Constitution de 2014. Ce qui ne veut pas dire que la société est égalitaire. Les mouvements féministes se battent justement pour cela, mettre les lois en conformité avec ce principe reconnu dans la Constitution.

À l’inverse, l’Arabie saoudite est gouvernée par une dynastie qui applique – et exporte – la version la plus obscurantiste de l’islam, le wahhabisme. Dans cette doctrine, les femmes sont totalement dépourvues de droits. La seule conquête que les mouvements de femmes aient obtenue ces dernières années est le droit d’avoir des papiers d’identité en propre. Auparavant, elles étaient simplement mentionnées sur les documents de leur père ou de leur mari. Elles n’ont toujours pas le droit de conduire. L’Arabie saoudite représente la caricature absolue de l’oppression des femmes.

En Turquie aussi, l’influence du président Erdogan est inquiétante quant au sort des femmes…

La situation en Turquie est préoccupante, et pas seulement du point de vue des femmes. Le président Erdogan est un conservateur islamiste, à la tête d’un parti dont la stratégie est de réislamiser la politique et la société par la répression. Ce qui constitue une réelle régression par rapport au kémalisme, qui portait une vision moderniste de la société. Malheureusement, les dirigeants européens gardent un silence coupable devant les dérives du régime turc pour des raisons politiques, liées à la question des migrants.

Ce tableau général est terriblement sombre. Pourtant, la condition des femmes a évolué ces dernières décennies, en matière d’éducation, d’accès à l’emploi…

Mais justement ! Les évolutions progressistes de la condition des femmes ont entraîné une modification des rapports entre les genres presque partout dans le monde. Les hommes ont perdu ce statut symbolique qui ne leur avait pas été disputé pendant des millénaires. Ils se sentent déstabilisés. Ce sentiment de perte produit à mon sens cette réaction « viriliste » qui se traduit dans certains cas, comme celui des talibans ou de l’organisation État islamique, par une véritable haine des femmes. Le vote en faveur de Trump en est une illustration. Les hommes américains blancs sont en train de perdre leur suprématie, contestée par les minorités et les femmes. Dans ce contexte, la religion est instrumentalisée d’autant plus, pour tenter de regagner du pouvoir et renverser la vapeur…

Quelle issue voyez-vous à cette nouvelle «  guerre des sexes  » ?

La guerre des sexes, heureusement, est loin d’être générale. Dans toutes les sociétés en transition, des hommes accompagnent la volonté d’émancipation des femmes. Ils ont en effet compris qu’aucune démocratie n’est viable sans égalité des sexes.

Mais les pouvoirs, les institutions, les religions et les coutumes sont des incarnations d’un patriarcat qui résiste. Aujourd’hui, des mouvements extrémistes poussent jusqu’à la caricature la vieille volonté de soumettre les femmes. Les acquis ne sont jamais irréversibles, les luttes des femmes ne sont jamais terminées. C’est pourquoi beaucoup d’entre elles ont compris qu’elles doivent continuer à se battre.

Entretien réalisé par Emmanuelle Pirat pour Cfdt-Magazine.
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