ANALYSES

Réchauffement climatique : une course contre la montre entravée par Donald Trump

Interview
24 mars 2017
Le point de vue de Bastien Alex
Selon le dernier rapport publié par l’Organisation météorologique mondiale (OMM), l’année 2016 a battu tous les records en étant l’année la plus chaude jamais enregistrée. Le point avec Bastien Alex, chercheur à l’IRIS, près de deux ans après les engagements pris lors de la COP 21.

Au vu de ce rapport alarmant, a-t-on atteint un point de non-retour en termes de réchauffement climatique ? Deux ans après sa signature historique, les décisions prises lors de la COP 21 pourront-elles infléchir cette tendance ou est-on encore loin du compte ?

Difficile de dire si le point de non-retour est franchi. Ce qui est certain par contre, c’est que les records se succèdent car jusqu’alors, 2014 puis 2015 étaient aussi les années les plus chaudes. Il n’est donc plus possible de balayer d’un revers de la main la thèse selon laquelle l’augmentation de la température moyenne augmente. Surtout que des épisodes climatiques extrêmes sont là pour nous rappeler que les impacts sont aussi de cet ordre. Il n’y a qu’à voir les intempéries que connait actuellement le Pérou en lien avec le phénomène El Niño : ce dernier a provoqué des précipitations diluviennes et les inondations les plus importantes depuis 1998, causant la mort de 75 personnes au bilan actuel.
Concernant le processus onusien initié par la signature de l’Accord de Paris, il faut rappeler que le texte propose un cadre avec des objectifs, notamment celui de limiter à 2, voire 1,5°C, l’augmentation de la température moyenne à la surface du globe. Les États ont pour cela proposé des contributions nationales (INDC) encore insuffisantes et qui n’ont surtout pour la plupart que peu de traduction concrète. Il faut maintenant élaborer les politiques publiques qui permettront d’atteindre les objectifs d’atténuation. Mais il faut également déterminer, au niveau international, les règles de répartition des financements, par exemple de comptage des émissions, de publications et de suivi des résultats. Tout ce travail débuté à Marrakech doit être approfondi pour que l’Accord de Paris vive et ne soit pas une simple feuille de papier signé par 196 parties.

Donald Trump a annoncé des coupes drastiques des budgets touchant à l’environnement. Quelles peuvent être les conséquences d’une telle politique climato-sceptique pour les États-Unis et la planète en général ?

Pour les États-Unis, ces orientations vont clairement à rebours de tous les engagements pris par l’administration précédente. Les réductions sont historiques, tout comme l’augmentation du budget de la Défense, même si elle reste en deçà de ce qui avait été annoncé précédemment. Pour l’Agence de protection de l’environnement (EPA ; -31%), la NASA ou le département de l’Énergie (-5%), les coupes sont sèches et sont clairement destinées à mettre à mal les recherches sur le changement climatique et les programmes de préservation développés. La crainte principale est de voir disparaître une partie de l’expertise américaine, et donc mondiale, sur le climat. Certaines données ne sont en effet détenues que par la seule NASA ; la décision serait donc lourde de sens car elle conduirait à une réduction de nos capacités à comprendre le phénomène du changement climatique et par conséquent à y apporter des réponses pertinentes. Toutefois, et nombre d’acteurs l’ont souligné, il est loin d’être certain que ce budget soit adopté car il est abondamment critiqué par une partie des élus républicains, notamment sur les coupes concernant le département d’État. Ce dernier se voit pour l’instant amputé d’une partie de montants censés abonder le Fonds vert pour le climat (l’enveloppe de 3 milliards serait réduite à 2). De même, les normes de consommation imposées aux constructeurs automobiles pourraient être remises en cause car Scott Pruitt, directeur de l’EPA, et Elaine Chao, la ministre des Transports, en ont fait un objectif de leur mandat. Toutefois, la résistance s’organise : les maires de 30 villes du pays ont déclaré vouloir mettre 10 milliards de dollars sur la table pour faire l’acquisition de véhicules électriques que pourraient utiliser les services municipaux (polices, pompiers, etc.).
Bien que non voté, ce budget 2018 n’est donc pas une bonne nouvelle pour la lutte contre le changement climatique car cela pourrait être utilisé par d’autres États réticents à faire des efforts d’atténuation. Rappelons que l’Accord de Paris tire en grande partie sa légitimité et sa portée des choix que feront les deux principaux émetteurs que sont les États-Unis et la Chine. Toute défection de leur part ne manquerait pas d’être exploitée par d’autres pays. Toutefois, la Chine semble déterminée à poursuivre le développement des énergies renouvelables sur son territoire et à accroître son savoir-faire dans ce secteur.

Le 21 mars, quelques 120 personnalités économiques et académiques françaises ont signé un « Manifeste pour décarboner l’Europe », appelant le prochain président de la République à prendre des mesures concrètes contre le réchauffement climatique. Quel rôle peuvent jouer les entreprises dans la lutte pour une Europe décarbonée ? Comment interpréter cet appel ?

Les acteurs non-gouvernementaux sont désormais des moteurs en la matière. Ce sont eux qui portent à la fois les sujets sur le devant de la scène via les ONG mais aussi les volontés de transformations ; en attestent les positions souvent plus ouvertes de certaines collectivités territoriales par rapport au gouvernement central avec l’exemple californien. La COP21 a achevé de le démontrer, avec les résultats importants des campagnes Divest-Invest où des ONG ont obtenu de certaines entreprises ou structures qu’elles retirent leurs soutiens ou subventions aux énergies fossiles. Nombre de firmes ont des intérêts grandissants à développer les technologies et solutions qui permettront d’atteindre les objectifs de réduction des émissions de GES. À cet égard, elles ont besoin, pour investir, de l’incitation et de la visibilité que peuvent leur procurer les orientations politiques et les cadres réglementaires élaborés par les États. Ces derniers ont fixé un cap, l’Accord de Paris, qui contient des objectifs. Il faut maintenant qu’ils se donnent les moyens de les atteindre en produisant les incitations nécessaires à la réorientation d’une partie des investissements économiques. Un des signaux importants reste le prix du carbone, qui, pour prendre l’exemple du marché européen, augmentera lorsque la quantité de quotas distribuée par la Commission européenne sera réduite. S’il atteint un prix significatif, autour de 25 ou 30 € la tonne, la réorientation des investissements suivra. Pour cela, la pression des acteurs de la société civile est nécessaire, tout comme la résistance des décideurs à certains lobbys industriels. C’est bien le politique qui doit donner le signal et la décision dépend donc du comportement des acteurs économiques mais également civils. Le « Manifeste pour décarboner l’Europe » va dans ce sens et cela finira par donner des résultats à moyen terme, même si le temps nous est compté.
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