ANALYSES

Populisme ou statu quo : comment rater la prochaine révolution industrielle ?

Tribune
3 mars 2017
Le rebond des taux d’intérêt européens a suscité un grand nombre de commentaires sur le risque électoral sous-jacent. Les élections présidentielles françaises (en plus de la normalisation progressive de la politique de la Banque centrale européenne) sont à l’esprit de nombreux observateurs, alors que l’écart entre les taux à 10 ans de l’Allemagne et de la France a atteint un point haut sur quatre ans. Un rebond des taux de 0,1 à environ 1% est certainement impressionnant du point de vue des marchés. Cette tendance ne traduit pas pour autant l’ampleur de la menace fondamentale qui pèse non seulement sur la France mais sur l’Union européenne (UE) dans son ensemble, alors que le vent populiste commence tout juste à bouleverser la politique européenne.

Alors que Marine Le Pen jouit d’une forte dynamique, les responsables politiques traditionnels ne semblent pas disposés à adapter leur approche économique à une menace qui, si l’on en croit les scores du Front national (FN) chez les jeunes électeurs, ne risque pas de disparaître de si tôt. Le vote du Brexit et l’élection de Donald Trump, malgré leur retentissement, semble avoir eu un impact de nature essentiellement rhétorique sur la politique française et européenne. La dérive vers un discours antisystème généralisé de la part de l’élite risque en réalité d’ajouter une couche supplémentaire de confusion aux débats.

Une victoire éventuelle du FN, en mai prochain ou dans cinq ans, signerait probablement la fin de l’Union européenne. Il fait peu de doute que, même en l’absence d’un véritable « Frexit », la construction européenne, déjà affaiblie, entrerait dans une phase accélérée de décomposition. On aurait donc pu s’attendre à ce que les responsables politiques, qui affirment leur attachement à l’UE et à la coopération européenne, cherchent à développer une approche à la fois raisonnable et innovante, de façon à ramener les électeurs dans le giron de la politique traditionnelle. L’essentiel des stratégies repose néanmoins sur le caractère dissuasif lié à la perspective d’une paralysie institutionnelle.

Alors que ni l’élection de Donald Trump ni le Brexit n’ont provoqué une véritable crise institutionnelle, l’élection de Marine Le Pen aurait pour sa part, à l’échelle nationale et européenne, des conséquences d’un tout autre ordre. Au Royaume-Uni, malgré les profonds clivages qui se sont fait jour lors de la campagne du référendum, la victoire du « oui » a entraîné l’arrivée au pouvoir d’une figure pragmatique et modérée du Parti conservateur, en la personne de Theresa May. Les craintes quant à un effondrement économique apparaissent sans fondement, en dépit de la menace évidente qui pèserait sur le modèle de croissance du pays au cas où il serait coupé, dans les faits, de l’accès aux marchés européens.

Aux Etats-Unis, malgré la consternation légitime que suscitent les élans xénophobes de Donald Trump, celui-ci a néanmoins gagné l’élection avec l’investiture d’un grand parti traditionnel et a ainsi été capable de tendre la main, dans une certaine mesure tout du moins, aux courants plus conventionnels. En tant que membre de l’establishment économique, il a par ailleurs pu développer une approche économique visant à la relance et ainsi rallier une partie du monde économique.

Le monde politique français ne semble pas envisager le développement d’une approche économique qui prenne à la fois en compte la menace populiste et les évolutions industrielles des deux dernières décennies. Les slogans répétés à satiété au sujet du besoin d’embrasser le projet européen sans même le réorienter, une vision administrative de la mondialisation et la convergence monétaire avec l’Allemagne, n’ont pas évolué en substance depuis les années 1980.

Sur les sujets européens, les principaux candidats ont tendance à prôner une adaptation plus ou moins radicale à la logique de la zone euro. Mais ils ne remettent pas en cause les failles béantes de l’union monétaire et l’absence de coordination macroéconomique, ce que l’immense excédent commercial allemand illustre de façon flagrante. On a vu se développer à la suite de l’élection de Donald Trump cette idée quelque peu étonnante, essentiellement à Paris et à Berlin, selon laquelle l’Allemagne aurait repris le flambeau de leader du monde libre. Il ne semble pourtant pas que la gestion allemande de l’économie européenne satisfasse l’ensemble des critères de phare du libéralisme occidental. L’impasse grecque n’en est pas l’illustration la plus grave si on la compare à la gravité des déséquilibres plus généraux qui sous-tendent l’économie européenne.

Sur la mondialisation, il ne semble pas y avoir de véritable intérêt pour la quatrième révolution industrielle et la façon dont la robotique, l’intelligence artificielle et l’impression 3D vont sans aucun doute redéfinir les contours de l’économie mondiale. Le coût de ces technologies de rupture chute fortement et les conséquences délétères des délocalisations illimitées sur la productivité apparaissent de plus en plus clairement aux yeux des décideurs économiques. Emerge ainsi une tendance à la relocalisation dans les pays industrialisés capables d’embrasser le progrès technologique et d’offrir un environnement économique raisonnable.

Bien que le populisme soit depuis longtemps synonyme de xénophobie, la réponse au populisme, en particulier sur le plan économique, n’a en toute logique aucune raison de succomber à une quelconque forme de xénophobie. Alors que les conséquences les plus néfastes de la mondialisation nourrissent le populisme de façon décisive, une approche économique réaliste, qui viseraient les failles de l’ordre industriel mondial sans nuire à la productivité et à l’initiative privée, servirait à la fois d’antidote à une partie importante des tensions sociales et s’avérerait économiquement efficace.

Sur le plan de la robotisation, la France a pris un retard important par rapport aux autres pays développés, en particulier vis-à-vis de l’Allemagne. On reconnaît là le cercle vicieux de la chute de la compétitivité, de la destruction du terreau scientifique et du primat administratif qui pèse sur l’industrie française. Les quelques récentes promesses fiscales et réglementaires des candidats à l’attention de l’industrie, même si elles étaient tenues, ne changeraient pas cette équation de fond. Par ailleurs, la taxation des robots (récemment débattue au Parlement européen et en France) qui a pour but de défendre les intérêts des travailleurs risque, par son caractère dissuasif, d’empêcher une opportunité de gains de productivité considérables et d’affaiblir encore davantage la compétitivité, en l’absence de coordination internationale en la matière.

Bien que l’automation détruise une catégorie d’emplois, elle porte également la promesse de restaurer la compétitivité des pays développés, de préserver l’environnement et de redéfinir entièrement la production à haute valeur ajoutée. De ce fait, elle pourrait permettre aux démocraties de choisir la façon dont elles veulent reconstruire une économie équitable et dynamique par le biais de la ré-industrialisation. La réflexion sur la mondialisation ne devrait pas être considérée comme une prérogative populiste, bien au contraire. L’économie mondiale est sur le point de connaître un bouleversement majeur, non pas tant du fait de démiurges politiques que d’une nouvelle vague d’avancées technologiques.
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