ANALYSES

Equateur, 19 février 2017 : des présidentielles plus singulières que bolivariennes

Tribune
23 février 2017
L’Equateur a voté dimanche 19 février 2017 pour désigner son président et ses 137 députés. Le pays est dirigé depuis un peu plus de dix ans par Rafael Correa, catalogué par ses détracteurs comme socialiste bolivarien. Cette étiquette lui vaut beaucoup de noms d’oiseau politique, le plus commun, étant le qualificatif passe-partout, de « populiste ». Cette consultation a pourtant été singulière, loin des clichés du genre puisés dans les aléas de la vie politique vénézuélienne et espagnole.

A-t-on assisté, comme le sous-entendent bien des adversaires intérieurs et extérieurs du gouvernement Correa, une élection Potemkine ? En d’autres termes, y-a-t-il eu un simulacre de vote pour un candidat cherchant à perpétuer sa présence au prix des règles élémentaires de la concurrence démocratique ?

La réponse est on ne peut plus claire. Rafael Correa a proposé en 2015 une modification de la Constitution qui autorise la réélection indéfinie, à l’exception de la votation de 2017. Il n’était donc pas candidat. Les observateurs européens ont certes été refusés, faute de réciprocité, a-t-il été précisé par Quito. Mais ceux de l’OEA (Organisation des Etats Américains) et de l’UNASUR (Union des Etats d’Amérique du sud) étaient eux bien présents. Les observateurs de l’OEA étaient sous la tutelle de l’ex-président dominicain, Leonel Fernández, tandis que ceux de l’UNASUR répondaient à l’ancien chef d’Etat uruguayen, José Mujica. Ils ont ainsi couvert 21% des 44 510 bureaux de vote dans 17 des 24 départements du pays. 79% de ces bureaux étaient par ailleurs sous la vigilance d’observateurs des différents partis politiques locaux.

Rien de particulièrement grave n’a été signalé le jour de la consultation. Il est vrai que 36 heures avant le scrutin et 12h après son terme, la consommation d’alcool était interdite. Les 284 contrevenants verbalisés ont été punis d’une lourde amende équivalente à 50% du salaire minimum, soit 187.50 dollars (l’économie du pays est dollarisée depuis 2000). Le civisme a bien été au rendez-vous. Pour la première fois, les électeurs étaient dotés d’une carte électorale avec photo et code barre. Les personnes transsexuelles ont pu voter dans les bureaux réservés aux femmes, grâce à l’adoption d’une loi le permettant en 2016. 271 d’entre elles ont ainsi voté sous le regard de la presse. Au total, près de 83% des électeurs inscrits ont rempli leur devoir électoral. Le vote est certes obligatoire pour les électeurs de 18 à 65 ans et la sanction pour les non votants s’élève à 37,50 dollars, soit 10% du salaire minimum. Mais voter reste facultatif pour les 16-18 ans et les plus de 65 ans, ainsi que pour les policiers et les soldats. Les migrants équatoriens, nombreux aux Etats-Unis et surtout en Espagne, ont également participé. À Madrid, il fallait par exemple patienter deux heures pour pouvoir mettre son enveloppe dans l’urne.

Mardi soir, après le dépouillement de 98,5% des bulletins, les résultats étaient les suivants : Lenín Moreno (gauche sortante), 39,3 % ; Guillermo Lasso (droite), 28,2 % ; Cynthia Viteri (droite), 16,2% ; Paco Moncayo, (centre gauche), 6,7%. Les quatre autres candidats de droite ont recueilli entre 0,7% et 4,7% des suffrages. Le Conseil national électoral (CNE) a alors signalé qu’il lui fallait du temps pour opérer un décompte minutieux des bulletins déjà dépouillés et des 2,5 % restant. Dans le système électoral équatorien, si un candidat du premier tour atteint la barre des 40% des votes exprimés et que le candidat suivant est à 10 points derrière lui, le premier est directement élu. L’éventuel deuxième tour, enjeu de ce décompte, sera organisé le 2 avril 2017.

S’agit-il, comme le soutiennent certains, d’une élection en fausses fenêtres, sans options alternatives ? Le débat a-t-il été occulté par la violence de propos polémiques ?

Chacun a pu voter. Chacun a pu s’exprimer. Mais les échanges verbaux ont été particulièrement rugueux. Les « dehors Correa » d’un côté faisaient écho aux reproches de « campagne sale » de l’autre. Trois grandes familles politiques ont pu exprimer leurs idées, de façon antagoniste certes, mais sans être censurées. Le camp officiel était représenté par un ancien vice-président, au nom invitant au dénigrement facile : Lenín Boltaire Moreno Garcés. Ce dernier avait le soutien des partis Alliance pays, communiste et socialiste. Les couleurs du centre gauche étaient défendues par Paco Moncayo, ancien maire de Quito et ex-général ayant affronté avec succès l’ennemi péruvien en 1995. Pour la droite, quatre candidats étaient en lice. Le plus populaire d’entre eux étant un banquier et ancien ministre, Guillermo Lasso.

Les opposants ont censuré l’absence de réponse à la crise économique. Ils ont aussi annoncé la nécessité de créer 1 million d’emplois, de tailler la dépense publique et de baisser les impôts. Le changement d’alliés stratégiques extérieurs devrait, selon eux, le permettre. Guillermo Lasso a signalé dans ses discours que l’Equateur devait sortir de l’ALBA, l’alliance pilotée par le Venezuela bolivarien, afin de retrouver son environnement en adhérant à l’Alliance du Pacifique. Lenín Moreno a quant à lui mis l’accent sur le passif économique et social des années 2000 précédant Correa, en rappelant que Guillermo Lasso était à cette époque ministre de l’Economie, a-t-il rappelé. Selon Lenín Moreno, c’est « La Révolution du Bien vivre » de 2006 à 2016 qui a coupé court à la crise. L’Etat investisseur a couvert le pays de bonnes routes et de barrages hydroélectriques assurant une autonomie énergétique. L’Etat keynésien et social a permis de réduire la pauvreté de 45% à 25% de la population. Reste encore, reconnaît Lenín Moreno, les difficultés d’une économie dépendante à l’excès de ses exportations pétrolières. Il a donc promis une diversification, la création de 250 000 emplois et un effort social en faveur des handicapés.

Héritier des années Correa, Lenín Moreno a obtenu 40% des voix. Rafael Correa avait été élu en 2009 et réélu en 2013 dès le premier tour. L’érosion est nette. Pour autant, les 28% de Guillermo Lasso et les 16% de Cynthia Viteri, la candidate social-chrétienne, reflètent un doute dans leur division, un doute tout autant qu’un vote sanction. Alliance Pays et ses alliés gardent la majorité des sièges à l’Assemblée nationale. Rafael Correa avait bénéficié en 2009 et en 2013 de la reconnaissance d’électeurs tirés de la misère grâce à l’investissement social, permis par les exportations de pétrole. Lenín Moreno a souffert de la conjoncture mais il a gardé la confiance d’un bloc nostalgique du bilan social, flatteur et inquiet des remèdes à la crise proposés par les candidats libéraux. Le vote exprimé est in fine cohérent avec la singularité équatorienne, loin de toute considération et polémique idéologique.
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