ANALYSES

Tibet : le « berceau des Dieux » ou la tentation de l’oubli

Presse
3 février 2017
« L’événement » est passé inaperçu en Occident. Moins par pudeur que par souci de discrétion. Quelques jours avant la célébration de Noël – peu après la venue en catimini à Pékin du ministre norvégien des Affaires étrangères courant décembre -, les diplomaties norvégienne et chinoise annonçaient en guise de présent mutuel la normalisation de leurs relations, après six années de tension et de frustration. Une situation née de l’attribution en 2010 du prix Nobel de la paix au dissident chinois Liu Xiaobo – cette récompense étant depuis 1901 décernée par un comité nommé par le Parlement norvégien. Une distinction honorifique qui enchanta autant les défenseurs des droits de l’homme et promoteurs de l’idéal démocratique qu’elle irrita au plus haut point les autorités chinoises ; lesquelles considérèrent la décision du comité norvégien sous l’angle exclusif de la défiance. Une provocation à laquelle répondraient comme il se doit (selon Pékin) sanctions* appuyées et pressions** répétées.

Le royaume norvégien n’est pas le premier – et assurément pas le dernier – à composer avec la susceptibilité pékinoise sur la question tibétaine. Dernièrement, tout en étant déjà très active – et remontée, pour dire le moins – sur les dossiers taïwanais* et sino-américain**, la diplomatie chinoise a saisi l’occasion de faire étalage de sa fermeté sur le sujet en direction d’une batterie composite de capitales asiatiques et occidentales. A l’automne 2016, le ministère chinois des Affaires étrangères dénonçait en des termes univoques la rencontre entre le président slovaque Andrej Kiska et le chef spirituel des Tibétains à Bratislava le 17 octobre, gageant que cette dernière aurait un impact négatif sur les rapports sino-slovaques. Tout sauf une vague intuition…

Un mois plus tard, le 14e Dalai-lama était en visite privée à Oulan-Bator en Mongolie pour partager quelques moments de prières et d’échanges avec la population bouddhiste de ce pays voisin de la Chine. Une initiative audacieuse pour cet État enclavé dépendant à 90 % de ses exportations de la qualité de ses rapports avec Pékin et qui négociait alors avec celle-ci l’octroi d’une aide financière de plusieurs milliards de dollars destinée à juguler la crise économique du moment. Cette rare impudence ne fut guère du goût du pouvoir chinois, qui s’employa à obtenir amende honorable de son intrépide voisin enclavé : « La visite furtive du Dalai-lama en Mongolie a eu un impact négatif sur les relations sino-mongoles. Nous espérons que la Mongolie a retenu la leçon. » Des propos limpides que l’on doit au chef de la diplomatie chinoise Wang Yi… peu après que Pékin eut imposé de nouveaux droits de douane et autres mesures fiscales aux produits mongols transitant par le territoire chinois.

« La Mongolie soutient fermement la politique de la Chine unique, considère en permanence que le Tibet est une partie inséparable de la Chine, et que la question tibétaine relève des affaires domestiques chinoises » (New York Times du 24 janvier 2017). Une déclaration que l’on pourrait entendre de la bouche du porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères. En l’occurrence, cette affirmation d’une grande netteté, entre demande benoite de pardon et résignation, est signée du chef de la diplomatie mongol, Tsend Munkh-Orgil… La volte-face affecta d’autant plus Lhassa – le « berceau des Dieux » dans la langue tibétaine – qu’elle et son homologue mongole entretiennent depuis des siècles des rapports culturels et religieux étroits, libres de différends.

Cette jurisprudence asiatique a rencontré il y a peu quelque écho dans la région himalayenne, New Delhi faisant à son tour – ou, plus justement, une énième fois* – les frais de l’ire de la République populaire. Le 3 janvier dernier, la Chine annonçait le renforcement de son dispositif sécuritaire aux frontières tibétaines, citant des menaces régionales terroristes et séparatistes. Une mesure qui, de l’avis des observateurs, aurait davantage trait aux traditionnelles célébrations bouddhistes (le 34e Kalachakra du 3 au 14 janvier) auxquelles le chef spirituel des Tibétains était sur le point de participer à Bodh Gaya dans l’Etat indien du Bihar, un des quatre lieux saints du bouddhisme. Pour Pékin, la participation des Tibétains « chinois » à ces enseignements – une action officiellement illégale – qui plus est sur le territoire du rival stratégique indien n’est guère souhaitée. Une politique constante, renouvelée au début de la décennie dans les propos de Xi Jinping, peu après son entrée en fonction à l’automne 2012 : « Pour gouverner la nation, il faut gouverner les frontières ; pour gouverner les frontières, nous devons en premier lieu stabiliser le Tibet. » Dont acte.
*Visite du Premier ministre indien en Chine en mai 2015 et septembre 2016 ; visite du président chinois en Inde en septembre 2014 et en octobre 2016. Durant la rencontre estivale de 2014 à New Delhi, Xi Jinping et Modi paraphèrent une douzaine d’accords bilatéraux ; le chef de l’État chinois confirma à cette occasion 20 milliards de dollars d’investissements en Inde (infrastructures) sur cinq ans.

Naturellement, les intimidations à l’endroit d’Oulan-Bator ou de Katmandou peinent à accoucher de résultats similaires quand il s’agit de New Delhi, bien plus à même de tenir tête – dans une certaine mesure – au pouvoir chinois. A plus forte raison si le gouvernement indien est aux mains d’une administration nationaliste hindoue aux ambitions régionales et internationales marquées ; ce qui est le cas depuis le printemps 2014 et l’arrivée au pouvoir de l’énergique et résolu Premier ministre Narendra Modi. Une personnalité que l’on décrit depuis lors – et malgré quelques rencontres bilatérales abouties voire fructueuses* avec Xi Jinping – moins disposé que ses prédécesseurs à se laisser impressionner par le soft et le hard power chinois contemporain.

Ce trait de caractère, le chef de gouvernement indien le partage avec le nouveau locataire de la Maison-Blanche, Donald Trump. Ce dernier n’a pas attendu d’entrer en fonction pour en faire la démonstration, suscitant le courroux des autorités chinoises par la grâce d’une simple conversation téléphonique début décembre avec la chef de l’Etat taïwanaise. Un geste du même ordre à l’adresse du Dalai-lama ne surprendrait pas outre mesure l’observateur… Le prédécesseur de Trump, Barack Obama, n’avait pas reculé devant les coups de semonce du gouvernement chinois dès lors que le principe d’une rencontre avec le chef spirituel des Tibétains se dessinait, comme cela fut le cas en 2014, 2015 et en juin 2016 à Washington. Des esprits pointilleux relèveront que le prix Nobel de la paix 2009 reçut l’été dernier son auguste visiteur (à qui l’on remis également le prix Nobel de la paix vingt ans plus tôt, en 1989) non pas dans le prestigieux bureau ovale mais dans la plus modeste Map Room ; certes.

Paris serait-elle immune à ces contingences diplomatico-commerciales révélatrices d’une époque en pleine mutation ? Assurément pas. Le 14e Dalai-lama, infatigable porte-drapeau de la cause tibétaine et visiteur régulier de la capitale française, était bien de passage par Paris et Strasbourg en septembre dernier ; une escale – la première depuis cinq ans ; un signe en soi – apurée de toute dimension politique et de rendez-vous avec des représentants du gouvernement français. Cette stratégie de l’évitement n’est guère étrangère à la fragilité des rapports franco-chinois, mis à mal (aux détriments des intérêts comptables français*) lors de la décennie précédente** et que les autorités politiques et les grands capitaines d’industrie de l’Hexagone n’ont aucune envie de revivre.

La simple évocation du sort politique du toit du monde est-elle désormais trop tabou, trop explosive pour être simplement susurrée, y compris dans les capitales des plus influentes du monde occidental ? Ses représentants politiques, à l’instar du Premier ministre du gouvernement tibétain en exil Lobsang Sangay, réélu au printemps 2016 pour un nouveau mandat quinquennal, et spirituels sont-ils désormais devenus des interlocuteurs indésirables et inopportuns qu’il s’agit ni plus ni moins de sacrifier sur l’autel des priorités économiques et commerciales ? On aimerait penser que non, se persuader du contraire.

La République Populaire de Chine, deuxième économie mondiale, acteur international majeur et ambitieux en quête de reconnaissance et de meilleure image extérieure, n’a-t-elle d’autre mode opératoire diplomatique, d’autres options alternatives plus élaborées, en ce XXIe siècle complexe, en cette ère de globalisation démultipliée et de fragilités multiples (sécuritaires, économiques, sociétales) que celui de recourir à l’intimidation, à la pression et le cas échant à la sanction-punition ? On aimerait ici aussi se convaincre du contraire ; mais sans certitude aucune.
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