ANALYSES

« Donald Trump, un symptôme de l’état de la société américaine »

Presse
28 décembre 2016
Donald Trump a déjoué les pronostics. Même si beaucoup savaient cette victoire possible, rares étaient ceux qui y croyaient vraiment, dans le camp démocrate comme dans le camp républicain. Trump lui-même, le soir-même de l’élection, une fois la victoire certaine, paraissait sidéré de l’issue du scrutin, au contraire d’un Mike Pence, derrière lui, qui ne cachait pas sa satisfaction. Trump a bénéficié d’un alignement des astres – courte majorité de grands électeurs dans la plupart des Etats-clés malgré une défaite dans le vote populaire au niveau national, abstention très forte dans le camp démocrate.

Pour autant, cette victoire ne doit rien au hasard. Cette victoire, c’est celle de l’Amérique qui veut tourner la page des années Obama. Qu’il s’agisse du fond ou du style, Trump est bien le boomerang anti-Obama. Et Obama s’est fait beaucoup d’ennemis, bien qu’il conserve, fin 2016, une majorité d’opinions favorables.

Pas de programme précis, mais un projet

Or, Donald Trump n’a pas de programme précis ; surtout, il n’a pas de programme cohérent. La rançon en est qu’il a déjà abandonné ou atténué plusieurs de ses promesses de campagne. Qu’il s’agisse du mur contre la frontière mexicaine, de l’expulsion de 11 millions de clandestins, de la suppression de la réforme de la Santé du Président sortant (l’« Obamacare ») ou des poursuites judiciaires contre Hillary Clinton, voire de la COP 21, il a déjà retourné sa veste.

En revanche – et c’est très différent -, Trump a un projet de société. Ce projet, c’est celui d’une Amérique nostalgique, blanche, patriarcale, fermée sur elle-même, quasi auto-suffisante. Bien entendu, il s’agit de la vision mythifié, idéalisée d’un passé qui ne reviendra plus, si tant est qu’il ait jamais existé. Cependant, ce storytelling de l’identité a fait le succès de Trump auprès d’une partie des classes populaires qui n’ont pas bénéficié des fruits de la reprise économique et qui rejettent pêle-mêle le multiculturalisme, les élites intellectuelles, politiques et économiques, jugées responsables de leur déclassement social et culturel. Trump a en effet réalisé une percée de plus de 15 points par rapport à Mitt Romney en 2012 dans l’électorat le plus modeste. Les deux tiers des Américains blancs sans diplôme ont voté pour lui.

Par ailleurs, si l’on se penche plus en détail sur les statistiques du vote du 8 novembre, on constate que les électeurs républicains traditionnels dans les classes sociales supérieures ont aussi largement choisi Trump. Cette discipline de vote s’explique par le fait que la perspective d’une présidence Trump, c’est celle d’une vision conservatrice sur les mœurs et surtout très libérale en économie – Trump n’a cessé de fustiger les régulations – et en fiscalité – perspective d’une baisse des impôts sur les particuliers et sur les entreprises. Les promesses de lutte contre les délocalisations et en faveur de politiques protectionnistes n’ont pas découragé les électeurs les plus aisés qui se sont dit, à juste titre, que leurs intérêts seraient préservés avec un entrepreneur milliardaire à la tête du pays.

Le retour aux affaire des Républicains traditionnels et de l’Amérique du big business

Le sourire de Mike Pence, le soir de la victoire, en disait décidément long. Le futur vice-président a parfaitement saisi que ce résultat signifiait le retour aux affaires des hommes politiques républicains les plus traditionnels, mais aussi des leaders de la finance et du lobbying, et des responsables de médias d’ultra-droite. Les noms qui sont déjà confirmés ou qui circulent pour les postes-clés – conseillers du président, membres du gouvernement, directeurs d’agences fédérales comme la CIA – le démontrent.

Ainsi, pour le secrétariat au Trésor, Trump a fait le choix Steven Mnuchin, ancien de Goldman Sachs, milliardaire qui a consolidé sa fortune grâce… à la crise des suprimes. A la Santé, Tom Price, un représentant ultra conservateur de Géorgie, opposé à l’« Obamacare » et farouche adversaire de l’avortement. Le général Michael Flynn deviendrait conseiller à la sécurité nationale. Lorsqu’il faisait partie des services du renseignement, il avait été limogé par l’administration Obama pour ses propos radicaux contre l’islam. A la CIA, Mike Pompeo, représentant du Kansas. Le sénateur de l’Alabama Jeff Sessions deviendrait ministre de la justice. Favorable à des politiques très anti-immigration, il est aussi connu pour ses opinions racistes. Reince Priebus, responsable national du parti républicain, deviendrait chef de cabinet de Trump à la Maison-Blanche. L’establishment ultra-conservateur sera donc très bien représenté. L’ultra-droitier Steve Bannon devient pour sa part conseiller stratégique du président. A quelques rares exceptions près jusqu’ici, l’entourage de Trump est ainsi essentiellement composé de « vieux hommes blancs », à l’image de la vision qu’il a de l’Amérique.

Donner des gages aux ultra-conservateurs…

De fait, Trump, qui avait déjà choisi Pence comme colistier pour donner des gages aux ultra-conservateurs, semble annoncer qu’il poursuit sur cette voie. Ou du moins que son équipe poursuivra sur cette voie puisqu’il n’est pas dit qu’il s’engage lui-même dans les grandes réformes promises. Hormis quelques coups de « com’ » comme son déplacement, le 1er décembre dernier, dans l’Indiana pour « sauver » 1000 emplois censés être délocalisés… au Mexique. Le symbole est fort. Une des inconnues de la gouvernance Trump – et elles sont nombreuses – est de savoir s’il laissera à ses conseillers et à son gouvernement la gestion des principaux dossiers pour se concentrer sur les aspects les plus plaisants de sa présidence : les relations publiques, les liens avec les médias, la vie dans la lumière, sans parler de la poursuite de ses affaires, notamment new-yorkaises. Il a annoncé vouloir se mettre temporairement en retrait de ses dernières, mais ce serait au profit de ses enfants. Cela ne suffira pas à éloigner le spectre – grandissant – de possibles conflits d’intérêts, étant donné qu’Ivanka, Eric et Donald junior comptent aussi jouer un rôle à la Maison blanche.

Les droits des femmes menacés

Néanmoins, Trump devra faire avec les exigences des élus républicains du Congrès, qui par ailleurs sont très divisés sur des sujets comme l’immigration ou le soutien au big ou au small business. Les relations commerciales avec la Chine, le projet de grands travaux infrastructurels financés par des fonds publics seront sources de tension entre le président et la Chambre des représentants. D’autres thématiques seront l’objet de consensus. C’est le cas de la limitation de la protection de l’environnement et surtout des droits des femmes, car des tentatives d’un retour en arrière sont probables sur l’accès à l’avortement, dans les Etats fédérés comme à la Cour suprême – avec un futur neuvième juge qui a toutes les chances d’être rétrograde, sur ce sujet en particulier. L’arrêt « Roe versus Wade » de 1973 qui autorise l’avortement est dans le viseur des ultra conservateurs depuis des années.

L’Amérique du Trump candidat n’est pas tout à fait celle du Trump président. Les hommes de Trump sont des ultra, des milliardaires et des extrémistes. Ils sont représentatifs d’un establishment politique et économique (certes, pas d’un establishment intellectuel) contre lequel il n’a cessé de s’insurger pendant la campagne. Attendons de voir si les lois à venir défendront les intérêts de la petite classe moyenne blanche ou si c’est encore le big business qui en sortira gagnant.

Sur les questions sociétales, le président Trump devra compter sur les mobilisations de la société civile. Féministes, anti-racistes, mouvements LGBT, défenseurs de l’environnement et pourfendeurs du libre port d’armes commencent à s’organiser. La démocratie du terrain, loin des appareils et des élites tant décriés par le candidat Trump, c’est aussi celle-là.
Sur la même thématique
France-Amérique latine : quels intérêts communs ?
France / Amérique latine : quels intérêts communs ?