ANALYSES

Corée du Nord : Kim Jong-un, un (premier) quinquennat au pouvoir

Presse
23 décembre 2016
Interview de Olivier Guillard - Asialyst
Si la présidente sud-coréenne parait ces derniers jours très proche d’une fin de mandat anticipée, son homologue nord-coréen Kim Jong-un – le « Grand successeur » – célébrait pour sa part le 17 décembre le 5ème anniversaire de son arrivée au pouvoir, dans la foulée de la disparition de son père et dictateur Kim Jong-il en décembre 2011. Un premier « quinquennat » – à l’abri des sondages d’opinion, scrutins et autres procédures judiciaires – aux commandes de cette atypique nation de 25 millions d’individus. L’occasion de revenir succinctement en cinq points sur cet « événement », dont on ne saurait dire s’il s’agit d’un exploit ou, loin de cette lecture avantageuse, plutôt d’une infortune pour ses administrés, la stabilité régionale et les grands équilibres internationaux.

Une fois de plus, entre le Nord – imprédictible et dictatorial – et le Sud – traditionnellement plus paisible et mesuré – de la péninsule coréenne, la différence des situations politiques, économiques et humaines ne manquera pas, en cette fin d’année 2016 – un millésime particulièrement fébrile dans la région -, de saisir l’observateur. Mais peut-être pas dans le sens communément imaginé.

Tandis qu’à Séoul, la Maison Bleue vit des moments agités avec la procédure de destitution engagée contre la présidente Park Geun-hye, dans la septentrionale et plus austère Pyongyang, par-delà le 38e parallèle et la zone démilitarisée, le régime nord-coréen et son dirigeant, l’énigmatique trentenaire Kim Jong-un, sembleraient presque plus « sereins ». Un paradoxe insolite, alors que la République Populaire Démocratique de Corée (RPDC), pays parmi les plus isolés et sanctionnés du concert des nations, continue sans l’ombre d’un scrupule à défier, à menacer ses voisins (Corée du sud) et ennemis historiques (Etats-Unis) en brandissant le spectre ultime du feu nucléaire…

Des surprises ?

Lors des soixante mois écoulés depuis « l’investiture » officielle de Kim Jong-un à la tête de cette dictature (fort heureusement) sans pareille de ce XIXème siècle débutant, on aura beau chercher, peu nombreuses si ce n’est fort rares ont été les surprises ; les « bonnes » surtout. C’est peut-être dans le simple accomplissement de ce quinquennat au pouvoir que résiderait le principal étonnement.

Cinq ans plus tôt, à Séoul, Washington, Pékin ou Paris, il était fort peu d’observateurs à miser sur les chances de ce trentenaire – réapparu seulement deux ans plus tôt aux côtés de son père – de mener à bien le délicat exercice d’une transition intergénérationnelle* dans cette défiante autocratie communiste, moins encore à considérer que ce dernier (sans expérience aucune jusqu’alors) serait à même de consolider en l’espace de quelques années seulement son autorité. Trois essais nucléaires (février 2013 ; janvier et septembre 2016), une série de purges et d’exécutions* (une centaine de cas recensés) dans les rangs civils et militaires, un Congrès du Parti des Travailleurs de Corée (mai 2016 ; 7eme du genre depuis 1948 et premier en trente ans) et une session de l’Assemblée Nationale Populaire (29 juin 2016) plus tard, le constat est sans appel. Celui qui célébrera le 8 janvier prochain son 33e anniversaire apparait aujourd’hui comme le détenteur crédible de l’autorité dans cette nation nucléaire du nord-est asiatique et le régime, tout critiqué, dénoncé et sanctionné soit-il, de toute évidence plus solide aujourd’hui qu’il ne l’était fin 2011. Une surprise en soi.

Du mieux ?

Evoquer dans cet improbable décor nord-coréen les cinq premières années du règne du « Grand Successeur » un éventuel mieux-être parait relever de la gageure. Bien sûr, après un quinquennat d’exercice du pouvoir mêlant défiance, sentences et contingences, Kim Jong-un n’est pas parvenu à gommer l’abime de différences et d’écarts matériels distinguant un Nord sous-développé et affligé par les carences, et un Sud dont le niveau de développement et la satisfaction des besoins quotidiens de la population n’a rien à envier au cadre ouest-européen.

Pourtant, à y regarder de près, si le sort des 25 millions de Nord-Coréens n’a guère connu d’évolution favorable dans le champ politique (respect des droits de l’homme, libertés publiques, liberté expression), il semble en aller différemment de l’espace socio-économique. Si l’économie nord-coréenne représente en 2016 une minuscule fraction (2 % ; 28 milliards de dollars contre 1377 milliards) de sa puissante voisine méridionale (11e économie mondiale en 2015), si le citoyen nord-coréen aurait selon les statistiques de l’ONU 40 fois moins de ressources à sa disposition qu’un résident de Séoul ou de Busan (700 dollars par an par habitant contre 28000), l’ensemble des observateurs au fait des questions comptables et financières notent le relatif dynamisme de l’économie nord-coréenne, portée ces trois-quatre dernières années par une croissance annuelle estimée entre +2 et +4 % du PIB. Un rythme de croisière substantiel inconnu lors des deux décennies précédentes de l’ère Kim Jong-il.

Tel ce droit pour les exploitants de conserver un tiers de leur récolte et d’en disposer à leur gré (cf. commerce, monétisation).

Un mieux-être observé dans le secteur agricole – lequel profite désormais de quelques libertés* inédites jusqu’alors -, dans le domaine relevant de l’initiative privée également, les acteurs économiques bénéficiant ici aussi d’une relative flexibilité-complaisance de la part des autorités (pourvu que ces dernières en reçoivent en retour quelque dividende sonnant et trébuchant…).

L’économie nord-coréenne reste malgré ces signaux bienvenus loin de la surchauffe, demeure dans la catégorie des nains économiques de la très dynamique région Asie-Pacifique. De quoi valider la « philosophie politique » de son dirigeant suprême Kim Jong-un, résumée dans le concept de byongjin (la « double poussée »), accordant parallèlement la priorité au développement du programme nucléaire et de l’économie ?

De mal en pis ?

Si le mieux-être évoqué ci-dessus se décline au singulier (et encore…), les exemples de détérioration de la situation sur certains plans ces dernières années se conjuguent sans difficulté au pluriel. Si la RPDC de Kim Jong-il se trouvait à maints égards en posture délicate fin 2011, il est quelques cinq années plus tard une batterie de paramètres témoignant d’un évident glissement préoccupant vers le bas : fin 2016, la peu riante Corée du nord de Kim Jong-un figure en bonne place parmi les Etats les plus isolés et décriés du globe. En novembre, une nouvelle strate de sanctions (onusiennes ou propres à certains pays, tels la Corée du Sud et les Etats-Unis) lui a été appliquée, dans la foulée de son dernier aventurisme atomique de septembre (son 5e essai nucléaire, le second de l’année) et de sa frénésie de tirs de missiles balistiques réalisés depuis janvier (une vingtaine observés).

Nonobstant les limites (techniques, légales, financières ou économiques) que s’emploie à lui appliquer – avec les limites* inhérentes à cet exercice – une communauté internationale aussi remontée à son sujet qu’impuissante à lui faire entendre raison, la RPDC ne semble guère avoir été trop contrainte dans le développement de ses programmes nucléaire et balistique ces cinq dernières années. Bien au contraire… Si ce n’est d’alimenter plus encore l’ire des autorités de Pyongyang, l’adoption le 19 novembre dernier par l’assemblée générale des Nations unies – pour la 12e année consécutive … – d’une résolution sanctionnant la situation dégradée des droits de l’homme en Corée du Nord ne remettra pas en cause cette course effrénée à la sophistication de ses arsenaux balistiques et nucléaires. Il faudra bien plus qu’une série de résolutions pour en ralentir la prolifération.

Une politique extérieure « Pyongyang-style »…

Lors du quinquennat écoulé, Pyongyang n’a pas précisément fait dans la diplomatie, s’investissant bien davantage dans la défiance et la provocation, postures très familières – à l’endroit de Séoul et de Washington principalement – depuis 2012. Qu’il s’agisse de la Maison Bleue ou de la Maison Blanche, les volées répétées de menaces, d’insultes et d’apocalypse à venir ont – sans surprendre – mis en lumière l’étendue du registre de provocation de la nouvelle équipe dirigeante. Rien là de très original. Il en va quelque peu différemment de l’attitude de Pyongyang à l’endroit de Pékin, le principal parapluie diplomatique (et sécuritaire) derrière qui la très décriée RPDC peut encore trouver quelque abri, Moscou se situant un peu plus en retrait dans ce domaine.

En décembre 2016, on ne saurait a priori dire du « Grand Successeur » qu’il figure parmi les (rares) dirigeants asiatiques notoirement sinophiles, moins encore sino-béats. Cinq ans après son accession au pouvoir, le dirigeant nord-coréen n’a pas encore eu les honneurs d’un premier déplacement officiel ès qualité à l’étranger ; un privilège (on peut du reste se demander pour qui…) en théorie réservé à la Chine, que feu son père Kim Jong-il aimait à l’occasion (discrètement) visiter en train spécial blindé… Si le projet d’une possible visite pékinoise (moscovite également) fut évoqué à diverses reprises, l’aventurisme nucléaire et balistique à répétition manié par Pyongyang a sérieusement échaudé, éprouvé la patience (déjà toute relative) des cercles du pouvoir chinois, pour qui les mauvaises manières en cours dans la capitale nord-coréenne et le manque d’égard* à leur endroit finissent par lasser. Mais pas encore au point de pousser la République Populaire de Chine à délaisser l’imprédictible République Populaire Démocratique avec laquelle elle partage 1350 km de frontières terrestres et quelques intérêts stratégiques communs…

What’s next ?

Au crépuscule de l’année 2016, il est peu de « pyongyangologues » à anticiper un quelconque apaisement à court terme au nord du 38e parallèle, moins encore un très improbable retour dans les rangs. Dans la capitale nord-coréenne, si l’on se gausse des difficultés du moment fragilisant le pouvoir dans le sud de la péninsule, on se montre pour l’heure plus prudent vis-à-vis des Etats-Unis, à quelques semaines de l’entrée en fonction d’une nouvelle administration (cérémonie d’investiture le 20 janvier 2017) dont les contours de la politique nord-coréenne (entre autres grands dossiers asiatiques complexes) restent à être précisés. Rien n’indique que ce répit s’étirera au-delà de quelques semaines ; déjà, on observera avec intérêt, dans ce contexte attentiste particulier (globalement partagé par une majorité de capitales d’Asie), de quelle manière sera « célébré » en RPDC le 33e anniversaire de l’insondable Kim Jong-un le 8 janvier prochain ; une énième démonstration de force (essai atomique ou tir de missiles balistiques) ne manquerait pas de faire réagir Washington – et le futur prochain locataire de la Maison Blanche – et, dans une moindre mesure, Pékin. Après tout, en se retournant sur l’historique des décisions-provocations-proliférations observées ces cinq dernières années du côté de Pyongyang, on ne saurait en définitive exclure pareille possibilité.
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